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mercredi 10 mai 2017

Episode 18 – Eurothermomètre

Précédemment dans Le Nom de l'alose : Trois assassinats ont frappé le Parlement européen. Malgré tout, « Show must go on » : le processus d'adoption de la directive Habitats continue. Le trilogue a permis de trouver un accord entre les trois institutions du triangle institutionnel des Bermudes.
Episode 18 – Eurothermomètre
 
Passée la satisfaction initiale, le bilan du trilogue était en réalité loin d’une grande victoire. En fait de Grand Soir, le Parlement s’était sagement mis sous la couette, et le Grand Bond en avant avait fait progresser l’Union européenne d’un tiret dans la litanie des textes techniques adoptés par la machinerie bruxelloise. La force navale européenne avait coulé à pic et du Plan Marshall pour le littoral initial, rien ne surnageait. Le législateur européen avait entériné la classification d’une espèce marine supplémentaire dans l’annexe à la directive Habitats listant les espèces protégées et il avait créé une agence gadget aux fondations bien incertaines. Rompus à l’exercice, les communicants du Parlement avaient accommodé les restes du mieux qu’ils pouvaient, en présentant la création de l’agence comme une avancée qui dégageait des perspectives nouvelles pour l’Europe maritime. Comme bien souvent, le Parlement se réjouissait d’une victoire politique, alors que le Conseil s’était assuré que rien ou presque ne changerait en pratique : on créerait une nouvelle structure sans pouvoir qui ne ferait guère d’ombre aux administrations nationales. Mais, somme toute, le texte qui devait être mis aux voix fin novembre 2016 était un accord acceptable.

Pour le Parlement comme pour moi, c’était la fin du processus : d’autres règlements, d’autres directives allaient peupler nos journées. Pour Mina, c’était également un aboutissement : frappée par l’âge de la retraite, elle devait quitter les services de la Commission à brève échéance, et c’était son successeur qui aurait à mettre en œuvre la directive Habitats amendée. Quatreville, lui, ne s’y était intéressé qu’en raison de la fin tragique qu’avaient trouvée ses rapporteurs. Tous les trois, nous attendions l’heure du débat en Plénière, avant le vote, dans le bar du Parlement.

« Quand on parle de la Commission européenne, je me figure une administration infaillible, peuplée par des fonctionnaires brillants jamais pris en défaut. Je dois dire que je ne m’attendais pas à ce que notre service juridique trouve une telle faille dans votre proposition de compromis autour de l’agence. Même votre collègue juriste de la Commission semblait dubitatif.
— Ah, vous êtes bien naïf Adrien ! En trente-cinq ans, je peux vous dire que j’ai vu mon lot de gaffes et d’erreurs grossières : il en est de la Commission comme de toutes les affaires humaines. Mais pour ce qui me concerne, j’espérais tout de même que vous m’accordiez un peu plus de crédit…
— Tu l’as vexée, petit, remarqua Quatreville.
— Comprenez bien, Adrien, la situation dans laquelle je me trouvais : il fallait bien que je dégage une porte de sortie honorable pour tout le monde. Alors, si cette solution a pour unique défaut de réclamer une lecture un peu imaginative des traités, et bien ma foi, je suis prête à l’assumer.
— Je pensais naïvement que la Commission était la gardienne des traités.
— Tout à fait. Et parfois, cela implique pour la Commission de faire de la politique, ce à quoi les traités l’appellent aussi, rétorqua Mina un brin irritée par mes remarques. Quant au respect du droit, pardonnez-moi de me cacher encore derrière les classiques, mais comme disait Ulpien, “jus est ars boni et aequi” : le droit est l’art du bon et de l’équitable. Si on fait de la politique, on ne peut pas regarder le droit comme une grande chose majestueuse et intouchable : il faut y voir un compagnon de route, un égal. C’est d’ailleurs bien la raison pour laquelle les bureaucrates en mon genre font de piètres politiques.
— Et bien, la Commission devrait en tirer les conséquences, fit Quatreville avec un air narquois. Si vous prenez des libertés avec le droit, alors allez-y franchement. L’Euro Navy, ça, c’est un truc sur lequel j’aurais pu faire un papier. Votre Agence pour la Méditerranée en revanche…
— Oh c’est facile de refaire le match depuis la salle de rédaction, jeta sèchement Mina. Tu en penses ce que tu veux de “notre” Agence, mais, au moins, on a fait un pas dans la bonne direction.
— Et voilà, l’Europe des petits pas, l’Europe des petits riens, répondit Quatreville sur le même ton.
Ora basta ! Il faut prendre les choses comme elles sont. On ne fait de politique autrement que sur des réalités. Bien entendu on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en criant “Euro Navy ! Euro Navy !”, mais ça n’aboutit à rien. » Mina, qui avait pourtant marqué un bon point, enfonça le clou. « Mais, si toi et ton copain Federofstadt arrivez à convaincre les peuples que c’est l’Euro Navy qu’il leur faut, contre l’avis de leurs gouvernements, alors je suis sûre que mes successeurs se feront un plaisir de faire une proposition en ce sens.
— C’est ça ! Tirons sur la presse, tout est de notre faute ! L’introspection ce n’est pas vraiment pas votre fort à la Commission !
— Dans tout ça, conclus-je, il n’y a qu’une chose de claire, c’est que notre plan Marshall pour la faune marine est totalement abandonné : à la fin, c’est l’environnement qui trinque, comme d’habitude. » Nous plongeâmes tous les trois le nez de notre café et il s’en suivit un long silence.
 
L’unité de notre petit groupe était mise à rude épreuve. La bonne humeur habituelle avait laissé place à une acrimonie sourde. Quatreville n’avait pas d’article à se mettre sous la dent, Mina partirait bientôt à la retraite sur un goût d’inachevé, et j’accumulais l’amertume devant l’impuissance du Parlement européen. Le trilogue avait enfanté un compromis qui semblait bien bancal, et par ailleurs notre petite enquête piétinait. La directive Habitats qui occupait nos journées semblait frappée d’une espèce de malédiction, qui résistait à nos analyses : quelle était cette force occulte qui éliminait nos rapporteurs ? Nous avions l’intuition partagée que le meurtrier punissait les députés comme dans le film Seven. Mais cela ne désignait aucun coupable. Des membres du Mittelstand étaient bien présents lors de la mort de Crok et de Ledrink, mais les Allemands n’étaient-ils pas partout dans ce Parlement ? Certes, Karl Flut et Martina Scholz avaient instrumentalisé chacun à leur manière cette série de meurtres, l’un en obtenant – enfin – la création du European Parliament Rescue Squad, l’autre en s’affichant comme l’incarnation humaniste de Bruxelles. Mais d’un autre côté, l’impuissance de l’EPRS à mettre la main sur le coupable les affaiblissait tous les deux chaque jour un peu plus. Quant à Fish Europe, son ombre planait sur les circonstances de l’assassinat de Crok aussi bien que de Ledrink, et j’avais été bien placé pour savoir avec quelle insistance ils avaient fait le siège du bureau de Sandrine dans les semaines qui avaient précédé sa mort. Mais pourquoi les âmes damnées de Fish Europe auraient-elles tué Ledrink après le vote du rapport en commission, alors que les jeux étaient faits ? Le mobile de la vengeance paraissait bien trop passionnel pour une organisation somme toute guidée avant tout par un pragmatisme imperturbable.
 
Quatreville tenait à coller au plus près des faits : il ne pouvait se résoudre à publier mes conjectures sur les sept péchés capitaux. Faute d’éléments probants à l’appui de cette théorie, ses articles sur la série de meurtres étaient restés factuels, au grand dam de ses lecteurs, avides de donner un sens à des événements qui terrorisaient Bruxelles toute entière. Quatreville, drapé dans son honneur de journaliste, tenait bon.
 
C’est en silence que nous rejoignîmes l’hémicycle, où devait se tenir l’ultime débat sur la directive Habitats, et nous prîmes place dans la tribune qui surplombait la fosse où se tenaient les députés. Guy Federofstadt, en tant que rapporteur du texte, fit un discours à la hauteur de sa réputation. Il se félicita du compromis et, Eurobaromètres à l’appui, fit la démonstration que les citoyens européens souhaitaient que l’Europe s’emparât du domaine de la défense. Si l’on prêtait l’oreille, affirmait-il, l’opinion publique européenne naissante poussait déjà ses premiers cris pour réclamer une marine continentale. Pour lui, l’agence devait se mettre en ordre de bataille au plus vite et préparer le terrain pour la “Euro Navy”. Répondant aux arguties juridiques que le Conseil avait soulevées dans son introduction et aux menaces de recours devant la Cour de Justice, il rétorqua qu’il était de toute façon grand temps de réviser les traités européens, et qu’il s’y emploierait. Faire l’économie d’un grand moment constituant européen était, selon lui, le meilleur moyen de perdre les citoyens et faire sortir l’Europe de l’histoire, la condamner à l’impuissance. Bruno Fortiche, du Front identitaire, rétorqua avec la faconde qu’on lui connaissait que les citoyens européens ne voulaient pas entendre parler d’Europe et qu’ils le faisaient savoir en boudant les rendez-vous électoraux européens où le taux d’abstention battait des records. Jamais avare d’un jeu de mots douteux, il ponctua d’un rire gras : « Ne vous étonnez pas que votre Europe soit impuissante, Monsieur Federofstadt. C’est un symptôme bien connu des troubles de l’élection. »
Après quelques autres interventions moins inspirées, il fut donné au rapporteur de conclure et l’on procéda au vote. Le texte fut adopté à une écrasante majorité. Notre travail sur la directive Habitats se terminait ainsi sur un désagréable sentiment d’inachevé.
 
A suivre...

Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.
 
 

mardi 2 mai 2017

Ne me frexit pas

La campagne présidentielle française se termine enfin. A Bruxelles, dans cette eurocratie mal aimée, c'est l’expectative anxieuse. Il s'agit d'un débat démocratique solennel, et les bas-fonctionnaire que nous sommes observent, bien entendu, leur devoir de réserve. Nous avons néanmoins entendu, dans les couloirs du Berlaymont, fredonner cet air de Brel...
Ne me frexit pas

Ne me frexit pas
Il faut oublier
Tout peut s'oublier
Qui s'enfuit déjà
Oublier l'Traité
Et le temps perdu à Nice et Lisbonne
À savoir comment
Oublier la crise grecque
Qui tuait parfois d'austérité
Notre envie d'euro
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas

Moi je t'offrirai
D'la démocratie
Tant que t'en voudras
Je f'rai un traité de la zone euro
Pour couvrir la Grèce d'or et de lumière
Je ferai un domaine
Où l'euro sera roi, où l'euro sera loi
Où tu seras reine
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas

Ne me frexit pas
Je t'inventerai
Des articles insensés
Que tu comprendras
Je te parlerai
De cette Convention
Qui nous portera cette Europe sociale
Je te raconterai l'histoire de ce Brexit
Qui serra le cœur de tous les humanistes
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas

On a vu souvent
Rejaillir l'espoir
D'une ancienne Union
Qu'on croyait perdue
Il est, paraît-il
Des terres brûlées
Donnant plus de blé
Grâce à la PAC nouvelle
Et quand vient le soir
Pour qu'un ciel flamboie
Le jaune et le bleu ne s'épousent-ils pas?
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas

Ne me frexit pas
Je ne vais plus imposer
Je ne vais plus sanctionner
Je me cacherai là
Dans le Berlaymont à ne faire plus que
De inoffensif Better Law Making,
Laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre
L'ombre de ta main
L'ombre du Marché Commun
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas
Ne me frexit pas



Les Grecques
Bas-fonctionnaires européens

mercredi 26 avril 2017

Episode 17 — Le Trilogue des Bermudes

Précédemment dans Le Nom de l'alose : Trois assassinats ont frappé le Parlement européen. Malgré tout, « Show must go on » : le processus d'adoption de la directive Habitats continue.
 
Episode 17 – Le Trilogue des Bermudes
 

Le Parlement était une usine d’une redoutable complexité, mais dont la logique fondamentale était étonnamment simple : il produisait des textes. Sur ses chaînes de montage arrivaient de la Commission les propositions de textes les plus variées, qui étaient travaillées des mois durant en commission parlementaire : réunions, séminaires, auditions, études d’impact, missions sur le terrain, dépôts d’amendements. Chacun exprimait sa position, puis des équilibres politiques fins étaient élaborés. L’imagination politique était progressivement atténuée par l’établissement de contours juridiques et empiriques à l’expression démocratique de la volonté du peuple. Les groupes de pression, les ONG et autres partenaires sociaux étaient entendus. Venait ensuite l’étape des compromis entre les groupes politiques, toujours laborieux, souvent douloureux. Arrivait alors le temps du vote, qui était aussi un grand moment d’autocongratulation et de satisfaction devant le travail accompli.
 
Mais, pour les textes dits législatifs, ce n’était que le début. Au grand dam des plus jacobins, il fallait bien que le Parlement se confrontât à la réalité extérieure, représentée par les États membres réunis au sein du Conseil. Car, en effet, pendant que le Parlement avait fignolé son texte jusqu’à la dernière virgule en tenant compte des desiderata des divers groupes politiques, le Conseil avait adopté sa propre position, au barycentre du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest, tenant compte des petits et grands pays et des avis de leurs nombreux experts.
 

mercredi 19 avril 2017

Sh'U.E.razade et le Sultan

La Turquie, en votant « oui » dans un référendum dimanche, s'est clairement mise au ban des nations européennes, en montrant qu'elle ne partageait pas une valeur européenne essentielle : nous, nous votons toujours non, nee, no, nei, oxi, nej. A cette occasion, nous vous proposons quelques hendécasyllabes, mettant nos pas dans ceux de Dante (« Mi ritrovai per una selva oscura »), de Rimbaud (« L'eau des bois se perdait sur les sables vierges ») et d'Eminem (« All they wanna hear is a beat and that's it »).
Sh'U.E.razade et le Sultan

Il est fort, il est grand
Il est le Sultan,
Des contrées Ottomanes :
Tayipp Erdogan.

Elle est belle, mais frêle
Sur les Dardanelles,
D’Europe la naïade :
Sh’U.E.razade.

C'est un' distraction :
Cette accession.
Chaque soir un chapitre,
Calme le bélître.

Mais voilà...

Coup d’État, coup d’éclat,
Plus d'État de droit
Visa oui, visa non,
Turquie oui ou non.

« Des fachos, des Nazi »
Pleuvent les lazzis.
Erdoğan est en rogne
Le voilà qui grogne.

L'Europe est bien pataude.
On blâme Jean-Claude.
C'est le bouc émissaire
De ces janissaires

Pour masquer l'aboulie
Et la pleutrerie
De tout les États membres
Quand le Turc se cambre.

Voyez-vous mes amis,
La grande Turquie
Ne fait rien comme nous,
Ignore nos tabous.

Chez nous, foin du valium !
Les referendums
Sont tous des casses-pipe
Question de principe.

Les Grecques
Bas-fonctionnaires européens

mercredi 12 avril 2017

Episode 16 — In Euro Veritas


Précédemment dans Le Nom de l'alose : Par deux fois, le crime a frappé au Parlement européen. Après Sandrine Dufleur, eurodéputée verte française, c'est au tour du conservateur allemand Helmut Crok de trouver la mort dans des circonstances étranges. Mina, Adrien et Quatreville croient déceler le plan maléfique d'un tueur en série punissant les députés s'étant vautrés dans les sept péchés capitaux. De son côté, Adrien a trouvé l'amour... dans les rangs de l'extrême-droite. Le doute le ronge.
Episode 16 – In Euro Veritas
 

Mes affaires de cœur continuaient de me remplir de doutes, en dépit du soutien moral de Mina. Elle m’avait convaincu de reprendre contact avec Julie, mon amour interdit, mais j’étais encore travaillé par le remords. Je décidai donc qu’un bon remontant était de mise. Par bonheur, il n’était pas rare qu’à toute heure du jour, les couloirs du Parlement se changeassent en grande salle polyvalente où les députés avaient tout loisir d’organiser de petites réceptions autour des sujets les plus divers, depuis l’ennuyeux (« Engagements et paiements dans la rubrique 1 b ») jusqu’à l’incongru (« Danses traditionnelles de la Haute-Transylvanie orientale »). Ainsi, sous prétexte de s’intéresser à la Politique agricole commune, il était possible de se faire inviter à de copieux apéritifs organisés avec des céréaliers. Si les longs discours sur le glorieux passé de l’Europe et son improbable avenir ne coupaient pas l’appétit, l’on pouvait s’inviter aux déjeuners des fédéralistes européens. Oh, ce n’était pas les fêtes de la Cour de Louis XIV, loin de là. Le vin venait souvent dans des gobelets en plastique et jamais on n’eût servi autre chose que du surimi et des chips. Mais enfin, pour les pique-assiettes peu regardants, le Parlement européen était un paradis terrestre. En cette fin d’après-midi, cependant, c’était un événement nettement au-dessus du lot qui me tendait les bras. L’intergroupe « Vins et spiritueux », dont la Luxembourgeoise Ingrid Ledrink était présidente, offrait l’une de ses dégustations très courues.

mercredi 5 avril 2017

S'il vous plaît... drafte-moi une directive !

L'astronaute Thomas Pesquet a lancé un concours d’écriture autour de l’œuvre de Saint Exupéry. Le défi ? Imaginer l'arrivée du Petit Prince sur une huitième et dernière planète. Comme à Bruxelles, le hors-sol c'est notre rayon, les journalistes Céline Schoen et Jean Comte ont pris la plume en collaboration avec Les Grecques. Voilà la contribution que nous avons envoyée dans l’espace. Résultat du concours attendu demain.
S'il vous plaît... drafte-moi une directive !
 
La huitième planète était entièrement couverte de moquette grise. Il y avait un bureau indiquant un numéro de série, et sur le bureau on voyait un gros porte-document sur lequel était écrit : « Surveillance macrovulcanologique et trajectoires des baobabs. »

La planète n’était habitée que par un petit homme rougeaud occupé à taper énergiquement sur le clavier d’un ordinateur. Des feuilles de papier jaillissaient d’une grosse imprimante bruyante qui se trouvait à côté du bureau.
« Qui êtes-vous ? » lui demanda le Petit Prince.

mercredi 29 mars 2017

Bruxelles ou le Désert des Tartares

A Bruxelles, au sein des institutions, on l'attend : année après année, sommet après sommet, on scrute l'horizon à l'affût d'une réouverture des traités qui ne vient pas. Soixante ans après le Traité de Rome, tous espèrent la grande bataille de mots qui leur permettra de briller et de donner un sens à leur existence. Le Dino Buzzatisme guette, on se prend pour le lieutenant Giovanni Drogo tenant son fort face au Désert des Tartares. Nous vous livrons ici quelques extraits légèrement modifiés du chef d’œuvre de Buzzati.
Ce fut un matin de septembre que Giovanni Drogo, qui venait d’être promu officier-fonctionnaire, quitta sa ville natale pour se rendre à Bruxelles, au fort européen, sa première affectation. Il faisait encore nuit quand on le réveilla et qu’il endossa pour la première fois son uniforme de lieutenant-administrateur. Une fois habillé, il se regarda dans la glace, à la lueur d’une lampe à pétrole, mais sans éprouver la joie qu’il avait espérée.
 
C’était là le jour qu’il attendait depuis des années, le commencement de sa vraie vie. Pensant aux journées lugubres de l’Académie militaire du Collège de Bruges, il se rappela les tristes soirées d’étude, où il entendait passer dans la rue des gens libres et que l’on pouvait croire heureux ; il se rappela aussi les réveils en plein hiver, dans les chambrées glaciales où stagnait le cauchemar de ne pas trouver de stage, et l’angoisse qui le prenait à l’idée de ne jamais voir finir ces jours dont il faisait quotidiennement le compte.