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jeudi 13 juillet 2017

LesGrecquesxit

Les Grecques prennent congés. Pause. Pouce. Article 50. #Grecquesxit.
Nous, fonctionnaires masqués, raccrochons après un an de lutte contre les forces de l’euro-sinistrose. 
Les Grecquesxit

 
En Mai 2016 l’Europe institutionnelle ressemblait à une grosse fin de soirée, déprimante et finissante. Gotham-Bruxelles était tenue par la pègre de l’euro-déprime, les honnêtes citoyens du quartier européen n’osaient plus lever les yeux vers le ciel.

Bravant les interdits, envoyant par dessus la jambe le devoir de réserve, nous avons alors endossé les habits de justiciers-pitres masqués.
Notre mission : redonner la banane  à la Bulle (la belle banane courbée, celle des directives qui donnent des boutons aux Anglais).
Nous sommes donc restés tard le soir au bureau pour pondre poèmes, pastiches, billets et feuilletons, gagnant ainsi l’estime de nos supérieurs – les innocents – et quelques messages sympathiques de fidèles lecteurs – merci à tous.
Mais l'Europe commence à montrer des signes de maturité, alors  nous aussi.
Il est temps de ranger nos masques, plier nos capes, troquer nos super-vannes pour retrouver nos agrafeuses et nos machines à café.
Nous raccrochons, vaincus par plus forts que nous.
Il faut bien l’admettre : aujourd’hui, le comique de la réalité continentale outrepasse largement nos capacités d'écriture.
Theresa May fait des vannes grandeur nature (le coup de l'élection surprise, franchement, respect). Donald Trump la seconde avec application dans son entreprise de sauvetage de l’Europe. Le Président de la République fait des portraits présidentiels avec un selfie-stick. Marielle de Sarnez a battu un nouveau record de vitesse en ne restant qu’un mois et trois jours au poste de secrétaire d’Etat aux affaires européennes, volant ainsi son titre à Thierry Repentin. Malte a eu la présidence du Conseil, et s’en sort avec un accord sur… la navigation intérieure. En Marche, en roue libre, organise les assises de la mobilité.

Seul bémol : l'hémicycle strasbourgeois s’est vidé de Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, et de surcroît Nigel Farage est sur le départ. C’est tout ça de moins pour la rigolade.
Bref, depuis quelques semaines, nous le sentons bien, la bulle n’a plus autant envie de rire de sa condition : place au rêve.
Alors, tels Bruce Wayne après chaque mission, nous rentrons dans nos pénates. 
Mais attention : si le rêve s’effondre, si les forces de l'euro-déprime pointent à nouveau le bout de leur nez, si la sinistrose vient à s’emparer de Bruxelles, alors nous sortirons de nos DG, de nos cabines de traductions et de dessous les jupes de nos députés pour moquer les grands de ce petit monde.
Et en attendant, nous veillons sur Twitter et Facebook
A suivre...
 


Les Grecques
Bas-fonctionnaires européens

mercredi 5 juillet 2017

Le Nom de l'alose — épilogue


Précédemment dans Le Nom de l'alose : Jürgen, cerveau eurocrate malade, était l'assassin derrière la directive. Epilogue.
Epilogue - La fin de l'Europe
 
Le bâtiment du Conseil de l’Europe brûla pendant deux jours et deux nuits. Parti de l’hémicycle, l’incendie consuma la totalité de l’édifice, qui avait été construit avant l’adoption de la directive sur les matériaux inflammables. Le feu se propagea au bâtiment voisin, qui accueillait l’administration et une partie du personnel politique du Parlement européen. Les flammes furent arrêtées par le bras de rivière au-dessus duquel mon cœur s’était embrasé pour Julie. La passerelle s’effondra dans l’eau. On ne retrouva pas le corps de Jürgen dans l'enchevêtrement des décombres calcinés.
Si la destruction du bâtiment fut rapide, l’étiolement de l’Union européenne fut, lui, lent et douloureux. L’Union mourut comme meurent les administrations, de sénilité. Ce fut d’abord à peine perceptible. Dans les premières années, nous eûmes simplement l’impression, à Bruxelles, que tout devenait légèrement plus difficile. Les procédures étaient toujours plus lentes. Les votes, plus difficiles à gagner. Les textes, plus longs et plus verbeux. Les décisions, plus timorées. Comme si des grains de sable s’étaient immiscés dans les rouages de la belle machine qu’avait conçue Jean Monnet. Cette arthrose institutionnelle laissa peu à peu place à une ankylose complète : après vingt ans, plus rien ne bougeait. L’Union avait été réduite à une zone de libre-échange qui se poussait du col, avec son drapeau et son hymne qu’on n’enseignait plus dans les écoles.
Les grands bâtiments du quartier européen à Bruxelles, mal entretenus, furent bientôt dans un état de décrépitude avancé. Les grands couloirs autrefois bruissants de vie étaient désormais parcourus en silence par des fonctionnaires vieillissants. On cessa d’embaucher, laissant simplement les années qui s’écoulaient mettre les eurocrates à la retraite. Des pans entiers des bâtiments étaient peu à peu condamnés, faute d’occupants. Après dix années passées au groupe des Verts, j’intégrai l’administration du Parlement, comme directeur chargé de l’accueil des visiteurs. Quand, mes annuités accomplies, ce fut mon tour de quitter Bruxelles, mon bureau fut vidé de ses meubles : je ne serai pas remplacé. Je partis seul par le dernier train pour Paris, sans avoir organisé de pot de départ. J’avais en main le dernier volume de l’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain de Gibbon, dont la lecture a éclairé mes derniers mois à Bruxelles.
Aucun événement marquant ne fut la cause de ce lent affaissement. C’était plutôt comme si, d’un commun accord, les Européens avaient décidé de lâcher le volant de l’histoire. La sortie de l’Italie, par référendum, de la zone euro, suivie de l’expulsion de la Grèce et du Portugal, furent, somme toute, gérées remarquablement par la Commission, et ne provoquèrent pas les remous qu’on avait prédits. Le référendum sur la sortie de l’Union européenne organisé en France par Marine le Pain donna, lui, une marge confortable pour le non, et la France resta dans l’Union et dans l’euro. Les Européens souhaitaient, au fond, le maintien des choses dans l’état où elles étaient : il ne s’agissait ni d’avancer ni de reculer. L’Europe avait pris congé de l’histoire, au prix d’une sénescence dont on s’accommodait en réalité assez bien.
Mina mourut dans l’incendie de Strasbourg, et avec elle plusieurs agents de la sécurité du Parlement et un policier. Je fus alors profondément bouleversé par son décès ; je suis maintenant, tout compte fait, heureux qu’elle n’ait pas eu à souffrir cette mort lente de l’Union, qu’elle chérissait et qui était toute sa vie. Quatreville, lui, fut sérieusement blessé. Il avait eu le bon sens de se réfugier dans une cabine de traduction où il fut protégé de l’explosion. Ayant tout entendu des confessions de Jürgen, il rédigea un article qui fit date, le plus haletant jamais écrit par un correspondant bruxellois. Bientôt, il fut rappelé à Paris pour couvrir le mandat élyséen de Marine le Pain. Juju finit son mandat sans gloire, dans un Parlement qui n’offrait de toute façon guère l’occasion de briller. Qu’est-il devenu par la suite, je ne sais. Romuald, lui, fut libéré, et Martina Scholz lui offrit un CDI comme chauffeur de sa berline présidentielle. Quant à Julie et moi, nous profitâmes de cinq longues années de grâce, ensemble, à Bruxelles, avant que peu à peu nos destins ne divergent. Elle partit finalement pour Copenhague, travailler pour la Nouvelle Ligue hanséatique, et la distance géographique ainsi que les tracasseries pour obtenir des visas eurent peu à peu raison de notre couple. Elle m’a envoyé récemment une photo d’elle accompagnée de ses enfants. Elle est restée très belle. Je la crois heureuse et, en écrivant ces lignes, je me surprends à sourire en repensant à nos moments d’insouciance, à notre jeunesse.  
Mon sourire s’efface quand je songe aux sanglants événements que j’ai retranscrits ici et qui, je crois, ont été comme une charnière dans l’histoire du continent, où quelque chose d’essentiel s’est brisé. Sur mon lit d’hôpital, en me réveillant du long coma dans lequel je fus plongé par l’explosion de l’hémicycle, j’appris que la Cour de Justice de Luxembourg avait annulé la création de l’agence pour la Méditerranée, qui, pour elle, n’avait pas sa place dans cette directive. Je méditai sur la directive Habitats, modifiée finalement seulement en son annexe. Et dans cette annexe un mot, un mot seulement, avait été ajouté : le nom d’une espèce maritime, nouvellement classée à la catégorie des espèces protégées. Et pour ce nom, ce simple nom, combien d’encre avait coulé ? Combien de troubles ? Combien de sang versé ? Combien d’âmes emportées par la folie meurtrière de Jürgen ? Combien de vies volées par ce Sardanapale eurosceptique ?
De tout cela, il ne sera donc resté qu’un nom. Un nom, un seul. Le nom d’un petit poisson migrateur proche de la sardine, un nom à jamais pour moi synonyme de mort : le nom de l’alose.  
En ce 25 mars 2077, cent-vingt ans après la signature du Traité de Rome et alors que commence mon quatre-vingt-septième printemps, je regarde vers le passé avec perplexité. Dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, une grande vague se leva : l’Europe, en proie depuis des temps immémoriaux à des guerres intestines, fut prise d’un grand élan d’unification. Ce mouvement fut dans ses premières années d’une ampleur timide, mais il était porté par la conviction inébranlable de ses promoteurs, certains d’indiquer le sens de l’histoire. Et en effet, comment pouvait-on s’imaginer que les petits États de ce Finistère de l’Eurasie ne se rendissent pas à l’évidence : n’étant séparément que des fétus de paille au vent du destin, ils seraient ensemble une puissance colossale à même de jouer un rôle déterminant dans la marche du monde. Aussi difficile que cela soit de se le représenter aujourd’hui, le rêve d’États-Unis d’Europe était puissant dans les années 1960 et 1970, et cette utopie paraissait réaliste. La vague initiale devint une lame de fond, sous l’impulsion de l’impérative réconciliation des Européens. Les dirigeants d’alors, imprégnés du sentiment d’urgence que les conflits passés leur avaient légué, parvinrent à porter sur les fonts baptismaux une monnaie commune et un embryon de diplomatie européenne. Et puis la vague vint s’écraser sur le rivage.
Pendant quelques années, tout paraissait suspendu, et l’on eût pu croire que la grande idée européenne était entrée dans un de ces engourdissements temporaires auxquels elle avait souvent été sujette, et qu’elle se relèverait bientôt pour parachever l’œuvre des pères fondateurs. Après ce moment d’immobilité, le ressac vint, d’abord imperceptible, puis de plus en plus fort : en quelques décennies, il ne resta plus de toute la construction bruxelloise que l’écume.
Aurait-il pu en être autrement ? Aurait-il suffi que telle décision fût prise, telle autre écartée, pour éviter cette décadence ? Je ne saurais le dire. De quel péché, de quelle faute les malheurs de ce siècle ont-ils été la punition ? Faut-il, comme les païens, attribuer la chute de Rome à l’abandon des antiques traditions, des dévotions des siècles passés, du culte des dieux de la cité ? Ou bien encore, à la manière des pélagiens, voir dans la désagrégation de l’Europe l’expression de la liberté des hommes, qui auraient chéri les causes de ce long et douloureux déclin ?
Je l’ai longtemps cru. Comment peut-on, la catastrophe arrivée, ne pas céder à la tentation d’imaginer une chronologie alternative dans laquelle, par l’héroïsme de l’un, la clairvoyance de l’autre, la sagesse d’un troisième, le pire aurait pu être évité ? Ce mirage m’a peu à peu abandonné, et j’ai depuis longtemps cessé de construire des uchronies heureuses. Le poids écrasant des ans a certainement contribué à obscurcir mon caractère. Alors que j’écris ces lignes, je suis pris d’un profond pessimisme augustinien : la noirceur qui se niche au cœur de l’homme me semble maintenant avoir été la source de nos malheurs. D’un côté, la haine des autres, le repli sur soi, le refus de la complexité ; de l’autre la pusillanimité, le peu de foi, le manque d’imagination.
Au fond, le second vingtième siècle aura peut-être été une heureuse parenthèse de concorde européenne, après quoi la nature aura repris ses droits, le continent replongeant dans ses travers séculaires. Cette vague d’intégration européenne ne signait peut-être pas, dans l’évolution de l’humanité, l’avènement, d’un mode supérieur de réglage des relations entre les nations, comme je l’ai cru si passionnément. Ce fut au contraire, semble-t-il, le chant du cygne d’une civilisation qui se mourrait.
Et peut-être, après tout, n’y a-t-il rien à chercher, ni dans l’homme ni dans l’histoire. Le premier est à la fois un émerveillement et une déception sans cesse renouvelés. Quant à la seconde, « elle n’enseigne absolument rien, car elle contient tout et donne des exemples de tout ». L’intuition fondamentale de Thucydide est peut-être la bonne : le monde est complexe, imprévisible, et l’étude de l’histoire ne permet pas de découvrir des lois universelles ; elle offre seulement une source inépuisable de réflexions sur la vie des hommes. Je ne sais pas ; je ne sais plus. Mes doigts s’engourdissent ; il fait froid ce soir, plus que les autres soirs. Je suis fatigué ; j’ai sommeil.

FIN.
 
Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

mercredi 28 juin 2017

Episode 23 – Fin

Précédemment dans Le Nom de l'alose : quatre meurtres, un point commun : la directive Habitats. Le texte est sur le point d'être signé. Mina croit savoir que la Présidente du Parlement Martina Scholz est en danger. Dénouement.
Episode 23 – Fin
 
Nous nous levâmes et nous nous mîmes immédiatement à courir. Les cérémonies de signature avaient lieu dans un petit salon protocolaire à quelques pas de l’hémicycle. À notre arrivée, la salle était déjà à moitié pleine. Les deux malabars de l’EPRS qui se tenaient à l’entrée nous bloquèrent le passage et demandèrent d’une voix forte à voir nos badges. Je vis Jürgen qui se tenait au fond de la salle, derrière la petite table où, dans quelques instants, Martina Scholz et le ministre présidant le Conseil pour les questions liées à l’environnement devaient signer la directive. Il leva la tête vers nous. Mina cria : « Arrêtez-le ! » Jürgen se saisit alors du signataire où se trouvait l’exemplaire officiel de la directive – non signé – et sortit en courant par une porte de service qui se trouvait sur le côté.
La fuite de Jürgen était bien entendu un aveu, ce dont Mina n’eut guère de mal à convaincre l’EPRS, qui boucla immédiatement le bâtiment pour l’empêcher de fuir. Il était vraisemblablement armé — il avait certainement eu l’intention de s’en prendre à Scholz pour empêcher la signature de la directive. D’autres crimes étaient encore possibles.
Alors que Quatreville et moi regardions en silence, hébétés, l’agitation des agents de l’EPRS autour de nous, nous vîmes arriver Mina vers nous. Contre toute attente, Jürgen l’avait appelée sur son portable. Il reconnaissait être le coupable. Pour éviter une arrestation potentiellement sanglante, Mina avait cherché à le raisonner. Jürgen avait accepté un rendez-vous avec elle dans l’hémicycle du Conseil de l’Europe, à quelques centaines de mètres de là, contre la promesse qu’elle viendrait en compagnie du « propagandiste » et du « ravi de la crèche ».
« J’ai pensé qu’il parlait de vous deux », dit-elle d’un ton grave. « L’EPRS accepte de nous laisser quelques minutes d’avance pour apaiser Jürgen. Ensuite, ils l’arrêteront. La police est déjà en chemin. »
Jamais je ne m’étais aventuré du côté du Conseil de l’Europe, cette institution désuète, pourtant voisine du Parlement européen. L’hémicycle de l’assemblée du Conseil de l’Europe ressemblait à la coque d’un navire renversé. De majestueuses membrures et varangues d’acier recouvertes de lambris couraient au-dessus de nos têtes, et un grand vitrail venait couronner ce superbe édifice, laissant passer quelques timides rayons d’un très pâle soleil d’hiver. L’architecture de cet hémicycle ne craignait pas d’afficher une aspiration au mouvement et à l’élégance. Les boiseries chaudes et le mobilier recouvert de velours contrastaient avec le blanc violent et le bleu clinique qui dominait dans l’hémicycle du Parlement européen, de deux décennies son cadet. L’amphithéâtre du Parlement européen se prêtait parfaitement à la liturgie parlementaire, mais ne m’avait jamais fait forte impression. J’étais en revanche comme subjugué par l’hémicycle du Conseil de l’Europe, imposant comme l’Hermione et dont les senteurs boisées étaient troublantes. En descendant les marches en direction du podium, je pensai que l’étourdissement que je ressentais était lié à la forte odeur qui s’en dégageait. Nous fûmes soudain plongés dans le noir. Mina saisit mon bras et je saisis celui de Guy. Lentement, nos yeux s’habituèrent à la semi-obscurité et, alors que nous allions commencer à progresser parmi les travées à la recherche de Jürgen, nous entendîmes sa voix. Il avait allumé un micro, et, alors même qu’il parlait très doucement, son timbre emplissait la salle comme la voix d’un prêcheur la nef d’une église : « Madame la directrice, vos talents ne cesseront de m’étonner. Après les trilogues, voilà que vous vous occupez de démêler les enquêtes policières. »
Nous cherchâmes du regard si l’un des quelque six-cents micros de la salle avait son voyant allumé, ce qui aurait signalé la présence de Jürgen. Ils étaient tous éteints : Jürgen ne se trouvait pas dans l’hémicycle. Mina nous indiqua à voix basse que deux portes de sortie se trouvaient de part et d’autre du podium et qu’un petit signe exit lumineux nous permettrait de les trouver. Ces portes, nous dit-elle en susurrant, menaient aux coulisses encerclant l’assemblée et donnaient accès aux cabines d’interprétation qui tapissaient les murs de l’enceinte et dans l’une desquels Jürgen devait certainement se trouver. Elle nous enjoint de nous séparer, Guy et moi, afin de l’empêcher de fuir, en attendant l’arrivée de la sécurité. Instinctivement, je n’aimais pas l’idée de nous diviser : dans les films de genre, c’était toujours comme cela que l’un des personnages finissait par se faire tuer. Pour ne rien arranger, Mina nous mit en garde et nous prévint que Jürgen depuis les cabines d’interprétation en surplomb pouvait certainement nous apercevoir dans cette demi-pénombre. Elle prit sur elle d’occuper le milieu de l’hémicycle et d’attirer l’attention de Jürgen. À tâtons, elle alluma un micro : « Dois-je prendre ombrage de votre remarque Van Bremen ? » La voix de Jürgen, calme et posée, emplit la salle toute entière : « Pas le moins du monde, madame la directrice. Je ne me doutais pas que votre esprit serait enclin à se pencher sur cette affaire, voilà tout. Si j’avais su que vous étiez à mes trousses, j’aurais redoublé de précautions. Je savais que Quatreville menait son enquête, mais cela ne m’inquiétait pas : il ne fait pas la différence entre Conseil de l’Europe et Conseil européen, alors mettre la main sur moi, vous pensez… » À ces mots, Quatreville sortit de ses gonds et cria sans vraiment savoir dans quelle direction  : « Une fois seulement, une fois ! Et c’était une erreur commise par ces idiots de relecteurs à Paris ! Si je te mets la main dessus tu vas passer un sale quart d’heure, crois-moi ! »
Mina éteignit rapidement le micro dans lequel elle parlait et lui enjoint à voix basse de se taire, pour ne pas irriter Jürgen sans raison. Quatreville grommela quelques mots dans sa barbe puis se dirigea vers les cabines d’interprétation. Il se cogna sur le coin d’un pupitre et se mit à pester. Mina ralluma son micro, et se lança dans une conversation avec Jürgen, certainement en vue de le fixer là où il était. « Van Bremen, vous êtes incontestablement un brillant fonctionnaire et un criminel ne faisant presque aucune erreur.
— Presque ?
— Oui, presque, car nous sommes là, et que l’EPRS ne va pas tarder à arriver avec la police. Dans quelques minutes, ils vous auront passé les menottes aux poignets. C’est votre goût pour le droit public qui vous aura perdu : nous parler de l’arrêt Sicard, presque une provocation. Mais cet élément n’est que celui qui a fini de me dessiller : si j’avais été plus clairvoyante, j’aurais vu bien avant que de nombreux éléments vous accusaient. S’il le fallait, je vous dirais comment j’ai compris que vous étiez derrière toute cette affaire. Mais j’ai bien peur que votre temps soit désormais compté. Je ne sais pas si vous souhaitez passer les dernières minutes de votre vie d’homme libre à entendre le récit de votre propre chute.
— Mais allez-y, madame la directrice ! Allez-y ! Vos acolytes ne vont pas mettre la main sur moi avant une bonne dizaine de minutes, enfin, si tant est qu’ils y arrivent...
— Si vous y tenez ! Mais je dois vous avouer que mon tableau n’est pas complet. Je crois avoir établi votre modus operandi, mais je ne saisis pas entièrement votre mobile : pourquoi avoir voulu empêcher l’adoption de la révision de la directive Habitats ?
— Empêcher ? Qu’est-ce qui vous fait penser que mon but ait jamais été d’empêcher l’adoption de la directive, Madame la Directrice ?
— N’avez-vous pas assassiné tous les rapporteurs de ce dossier ?
— C’est vrai.
— Sandrine Dufleur tout d’abord. Le tueur avait nécessairement eu accès à son bureau. Romuald, que vous avez fait accuser, en tant que membre du personnel d’intendance pouvait aisément se procurer les clefs des bureaux des députés et y placer les graines contaminées.
— C’est juste, et c’est d’ailleurs ce que l’opinion commune, hystérisée par ces histoires de djihad, s’est empressée de croire. Il faut dire que le comportement peu civil de cet énergumène ne plaidait pas en sa faveur.
— Mais Romuald est un homme simple. Il est difficile de l’imaginer mettant en œuvre un méfait aussi complexe : il faut mettre la main sur la bactérie incriminée, et comprendre comment la faire proliférer. En revanche, suite à la révision de la directive sur la commercialisation des semences, un certain nombre de personnes, au Parlement, ont eu à se pencher sur la dangerosité des infections à E. coli. Ce qui aurait pu nous conduire à Julien Marchet qui, non content d’avoir les clefs de l’appartement de Sandrine Dufleur, était fréquemment présent dans son bureau. Il a, qui plus est, un mobile puissant, car, Sandrine morte, il lui succède. Cette piste m’a longtemps paru tentante et c’est celle qu’Adrien et Quatreville ont privilégiée jusqu’au moment où nous sommes arrivés dans la salle protocolaire. Mais pourquoi Julien Marchet assassinerait-il Crok ? Et Federofstadt ? Non, cela n’a pas de sens.
— Je vous le concède.
— Il ne reste plus que le membre du Secrétariat que vous êtes, et qui a à la fois les connaissances nécessaires et un accès fréquent au bureau de Sandrine. Vous aurez, j’imagine, obtenu les échantillons de graines contaminés lors d’une mission parlementaire dans le cadre de la révision de la directive sur la commercialisation des semences, dont vous étiez justement responsable.
— Je ne peux que constater que vous êtes dans le juste, madame la directrice.
— Pour Crok, l’affaire est plus délicate et le coup plus risqué. Ce jour-là Crok a une réunion de shadow à huit heures trente et un petit déjeuner de l’intergroupe Mittelstand à huit heures. Vous proposez de le briefer à sept heures trente autour d’un premier petit déjeuner au restaurant du Parlement. Ce matin-là, vous êtes l’invité mystérieux sur lequel je cherchais à mettre un nom. Vous profitez de l’occasion pour lui refiler un croissant fourré au Rastermind, production d’un géant de la chimie qui se trouve dans sa circonscription. Comme vous ne manquez pas d’esprit, vous lui réservez ainsi la molécule même dont il avait empêché le retrait du marché. C’est un dossier que vous aviez suivi pour la commission parlementaire quand, sous mon impulsion, la Commission avait proposé de le retirer du marché.
— Qui vit par l’épée périra par l’épée...
— Votre cynisme est à la hauteur de votre amour de la logique...
— J’aime vous l’entendre dire, dit Jürgen qui prenait manifestement un certain plaisir à cette conversation.
— Mais en fait de logique, je ne vois pas ce qui vous a conduit au meurtre de Ledrink. Et puis, vous n’étiez pas à la réception de l’intergroupe “vin et spiritueux”, alors comment ? Comment êtes-vous arrivé à vos fins ? Je dois dire que ce sont ces questions qui m’ont jusque-là interdit de vous soupçonner.
— Votre excès de rigueur intellectuelle vous perdra, Madame la Directrice. Si la logique ne vous permet pas de venir à bout du mystère de la mort de Ledrink, c’est tout simplement que ce n’est pas moi qui l’ai tuée… Si vous voulez mon avis, à 86 ans je crois que son cœur a banalement lâché. Je n’ai nullement eu besoin de rendre justice moi-même, cette fois-ci, et de la punir elle aussi.  
— “La punir”, qu’entendez-vous par là ?
— Nous y viendrons, je vous le promets. Mais je vous en prie, continuer à aligner les faits.
— Soit, dit Mina. Pour Federofstadt, votre méthode est simple : vous l’avez envoyé valdinguer par-dessus la rambarde du 12e étage, pour qu’il s’écrase sur la grande sculpture qui orne l’entrée de la Plénière. J’imagine que vous y avez vu quelque métaphore maladive. Je comprends maintenant comment vous lui avez tendu le piège et comment vous l’avez contacté par l’intermédiaire de la messagerie de Martina Scholz.  
— Je sais que vous savez, mais ne me privez pas du plaisir de vous l’entendre dire...
— Ce jour-là, Martina Scholz voit passer de possibles soutiens à sa nouvelle candidature comme Présidente, mais elle rencontre aussi les administrateurs en charge des dossiers sur le point d’être votés. La Présidente tient à être tout à fait au courant de ce qui se passe dans la Maison, et redoute d’être prise en défaut par la presse. Or, il n’y a qu’un seul dossier important voté ce jour-là, le vôtre : le rapport sur la révision de la directive Habitats. Vous contactez Federofstadt en utilisant l’ordinateur de la Présidente, pour le convier à ce faux rendez-vous qui signera sa perte.
— Vous avez tout bon, madame la directrice, tout bon. Mes félicitations.
— Mais éclairez-moi, pourquoi tuer Federofstadt et vous en prendre à Scholz alors que la directive était déjà votée ? Votre but n’était-il pas d’empêcher que ce dossier soit adopté ?
— L’idéologie vous aveugle madame la directrice. Sur cette affaire comme sur l’Europe, ce sont vos convictions qui vous empêchent de penser. Vous laissez votre européisme l’emporter sur la raison.
— Je ne vous suis pas, Van Bremen. Qu’est-ce que l’Europe vient faire là-dedans ?
— Vraiment, vous ne saisissez pas ce qui me meut ? »
J’avais avec peine trouvé la porte de sortie dans la pénombre et me trouvais à présent dans les couloirs menant aux cabines de traduction. L’air y était plus chargé que dans l’hémicycle et l’odeur forte que j’avais prise pour le parfum des boiseries se faisait plus présente. L’engourdissement que j’avais ressenti en pénétrant dans la grande enceinte se faisait, lui aussi, plus fort et se transformait en une violente migraine. Ma gorge était irritée et mes yeux me démangeaient. Au loin, j’entendais résonner la voix caverneuse de Jürgen, et les réponses que Mina lui adressait de son micro.
« Madame Bascheri, vous et moi le savons : l’Union est devenue un monstre hors de contrôle. Il y a bien longtemps que la promesse de paix entre les peuples s’est changée en machine politique incontrôlable.
— L’Europe a du mal à se transformer, à prendre l’ampleur nécessaire. Ses États membres l’en empêchent. Mais qu’est-ce que les rapporteurs de la directive Habitats peuvent bien avoir à y faire ?
— Vous voyez, Madame la Directrice, c’est avec ce genre de raisonnement que l’on envoie l’Union européenne droit dans la tombe. C’est vous, les gens de la Commission, qui serez les fossoyeurs du projet européen.
— Je suis curieuse que vous m’expliquiez comment, Van Bremen.
— Après les horreurs du XXe siècle, il était indispensable de refonder les relations entre les États européens sur le recours au droit, et non à la force. La complexité toujours croissante de nos sociétés, et surtout de nos économies, rendait nécessaire la création d’un instrument diplomatique et juridique à même de permettre aux États de coopérer harmonieusement. C’était le rôle de la Communauté européenne puis de l’Union : ainsi la Commission, devant promouvoir le respect des traités et apporter son expertise technique ; ainsi la Cour de justice, pour dire le droit. Et dans ce système, ma foi, il n’était pas néfaste d’avoir une Assemblée parlementaire pour faire entendre la voix des citoyens. Mais les États restaient, en définitive, au sommet de la hiérarchie des normes.
— Van Bremen, avouez que ce système n’a pas démérité, et que, depuis l’avènement de la construction communautaire, le continent a connu une harmonie remarquable, aussi bien dans son histoire, que si l’on regarde ailleurs dans le monde.  
— Ce fut vrai un temps, du temps où les Traités étaient respectés et que la Commission s’en tenait à son rôle de gardienne du droit. Peu à peu, la pyramide kelsenienne a été mise cul par-dessus tête. Les institutions de Bruxelles se sont rebellées contre leurs créateurs. Telles le Golem, elles se sont affranchies des États, et veulent désormais exister par elles-mêmes : c’est le grand rêve d’un super-État paneuropéen ! L’Europe unie, uniforme, dominant les États ! Le Golem était un monstre fait d’argile ; les institutions sont un monstre fait de papier. Dans les deux cas, il y manque la lumière de la conscience, la présence d’une âme ! »
Jürgen était de plus en plus agité, et sa voix montait progressivement dans les aigus. Celle de Mina elle-même tremblait sous l’émotion.
« Mais vous réécrivez l’histoire, Van Bremen ! Les pères de l’Europe n’ont jamais avancé masqués. Dès l’origine, le projet était de dépasser le corset des États nationaux, qui étaient clairement incapables de se confronter aux défis de la modernité. N’avez-vous jamais lu le Manifeste de Ventotene ? La déclaration de Schuman ? Alors bien sûr, nous sommes des pionniers, nous devons innover, bousculer les équilibres, tâtonner… Ce rêve européen vous est-il totalement étranger ? Au fond, qu’êtes-vous venu faire à Bruxelles ? N’avez-vous donc aucune loyauté vis-à-vis des institutions ?
— Ah, madame la directrice, mais je suis un fonctionnaire allemand détaché ! Je ne suis pas un de ces fonctionnaires apatrides adeptes d’acronymes et parlant le volapük. Ma loyauté ne va pas au doux monstre bruxellois ! Je n’ai aucune hésitation à vous dire que par mon travail pendant ces années, je n’ai rien souhaité d’autre que faire œuvre de diplomate. Toute cette superstructure bruxelloise n’a de sens à mes yeux que comme sas de décompression entre les représentations des États, et dès qu’elle veut être autre chose, les tensions s’accumulent. Voyez aujourd’hui comme les peuples sont remontés les uns contre les autres dans cette prison qu’est devenue l’Europe, dans cette geôle qu’est l’euro.
— Vous imputez à l’Europe l’égoïsme des nations ?
— J’accuse l’Europe d’avoir corrompu la morale des nations, Madame la Directrice. Sous couvert d’Europe, nous avons laissé la chienlit s’installer. Les règles sont bafouées, plus aucune institution n’a de respect pour la parole donnée. L’incurie est totale. Pactes et Traités signés, comme autant de promesses de stabilité, se sont transformés en serment de complaisance et de laxisme.
— Je vous rappelle que l’Allemagne la première a brisé les règles budgétaires européennes !
— M’avez-vous entendu la défendre ? Ai-je épargné mes compatriotes ? Ma main a-t-elle tremblé au moment où il a fallu barrer la route à Helmut Crok, quand il s’est rendu coupable de mépriser le droit et le bon sens ?
— C’est donc pour cela que vous avez versé le poison et fait couler le sang ? Le respect du droit ?
— Votre étonnement en dit long sur l’état de déliquescence dans laquelle se trouve la rigueur morale en Europe, et singulièrement dans votre institution dont le rôle principal est, précisément, la défense des traités. Je vois bien qu’en réalité, vous voulez faire la révolution, vous faisant les porte-parole autodésignés des citoyens. Mais aucune révolution n’est légitime. L’objet des institutions n’est pas le bonheur, mais la garantie des droits de chacun : aucune maxime ne peut venir limiter le respect du droit. Il n’y a qu’à obéir. Comme a si bien dit le philosophe de Königsberg, le devoir est “la nécessité de l’action par respect de la loi.”
— Et, par amour pour Kant, vous avez décidé de décimer le Parlement européen ?  
— L’ironie ne vous va pas, Madame la Directrice. Vous ne vous honorez pas à faire semblant de ne pas voir.
— J’avoue, Jürgen, que seul vous pouvez voir le dessein qui est le vôtre.
— Et bien, Madame Bascheri, venons-y. Puisque personne dans les institutions ne semble avoir que faire du respect du droit, des prérogatives des États, de l’ordre international qui a – seul – maintenu le chaos à distance depuis la paix de Westphalie, je me suis donné pour mission de me substituer à vos défaillances, à mon échelle, avec mes moyens. Et puisse mon exemple en inspirer d’autres !
— Van Bremen vous avez perdu les pédales…
— Perdu les pédales… C’est cocasse. N’était-ce pas Jacques D’Alors, votre gourou à tous, qui avait coutume de dire que “L’Europe est comme une bicyclette ; quand elle n’avance pas, elle tombe”. Eh bien, Madame la Directrice, si un tort peut m’être reproché, c’est celui d’avoir voulu rattraper le guidon. Vous pédalez, sans discontinuer, poussant l’Europe toujours plus en avant, passant outre les conventions, les règles qui balisent son chemin. Je ne suis pas à blâmer, Madame la Directrice. Ceux qui portent la responsabilité de tout cela, ce sont les députés européens inconscients qui ont fait de la révision de la directive Habitats une allégorie de l’Europe d’aujourd’hui. »
Je me tenais, nerveusement, à l’entrée du couloir desservant les cabines d’interprétations, espérant que si, par malheur, Jürgen devait tenter de s’échapper avant que n’arrive l’EPRS, il le ferait du côté de Quatreville, plus costaud et plus courageux que moi. Ma migraine se changeait peu à peu en nausée. J’étais pris d’une grande fatigue. Mes mouvements étaient lents et la voix de Jürgen se déformait peu à peu. Je distinguais encore les voix, mais elles m’arrivaient plus confuses.
« Et que reprochiez-vous à vos victimes ? reprit Mina.
— Ce que je leur reprochais ? Mais c’est très simple ! Ils incarnaient cette fuite en avant supranationale, au mépris des règles et de l’avis des experts. D’ailleurs, si Sandrine Dufleur est morte, c’est principalement par sa propre négligence.
— Qu’entendez-vous par là ?
— J’ai effectivement placé dans le kit de culture de graines germées du bureau de Sandrine Dufleur des semences porteuses d’une souche coriace de la bactérie E. coli. Mais, notez qu’au même moment, je l’ai mise en garde contre ce genre de culture…
— Vous voulez dire que vous l’avez mise en garde alors même que vous tentiez de l’empoisonner ?
— Exact. Et comme à l’accoutumée, l’élue n’en a fait qu’à sa tête…  
— Espérez-vous vous racheter ainsi un statut d’innocent ? Vous aviez bien l’intention de la tuer en plaçant là ces semences contaminées !
— Nul n’est vraiment un innocent, mais je ne suis pas un assassin, Madame Bascheri, seulement l’instrument du destin. Pour tout vous dire, je pensais que les graines la cloueraient au lit pendant deux jours et lui donneraient à méditer sur le poids à donner à la parole bienveillante des experts… (À ce moment-là, la voix de Jürgen se fit plus colérique et monta crescendo.) Que cette parole mette en garde contre la culture de semences ou sur la portée d’une directive qui n’a pas pour objet de créer un plan Marshall, une force navale, ou que sais-je encore, mais la classification de l’Alosa fallax lacustris dans la catégorie des espèces protégées !
— Mais voilà, Sandrine, intoxiquée, a perdu connaissance et s’est mortellement blessée sur la table de son salon.
— Et le jour de la présentation de son rapport ! Le jour même de la présentation du rapport ! s’exclama Jürgen sur un ton hystérique.
— Vous y avez vu un signe…
— Que vouliez-vous y voir d’autre ! J’ai compris ce jour-là que le seul moyen d’empêcher les méfaits des députés était de se débarrasser des députés eux-mêmes ! Crok devenu rapporteur, je pensais que la raison prévaudrait, que cette idée de Plan Marshall serait abandonnée. Mais voilà que la folie gagne le groupe conservateur, et que la création d’un corps de gardes-côtes est proposée au mépris du droit de l’Union : mon sang n’a fait qu’un tour. Je devais y mettre un terme. Crok devait subir les conséquences de son mépris des prérogatives des États membres.
— Vous avez vu dans la mort accidentelle de Ledrink un autre jalon planté sur la terrible route qui vous menait au but.
— Vous voyez, vous aussi vous le sentez bien ! Je n’ai fait qu’accompagner un mouvement inévitable !
— Et Martina Scholz et Federofstadt ? Quels ont bien pu être leurs crimes ?
— Federofstadt ? La simple existence de ce pitre eurohystérique est un crime si vous voulez mon avis. (Jürgen parlait avec un dégoût évident.) Toutes ces histoires de constitution européenne, de démos européen, pouah ! Et pourquoi veut-il réviser les traités ? Hein ? Pourquoi ce bulldozer veut-il détruire les belles cathédrales juridiques construites au prix de bien des efforts par des experts bienveillants ? Mais peu importe. En sus d’avoir endossé et encouragé les excès des autres sur la directive Habitats, lui et la Présidente Scholz ont tous les deux participé à la mascarade du Spitzenkandidat, cette farce démocratique tendant à faire croire aux honnêtes gens qu’en votant aux élections européennes, ils pourront choisir le Président de la Commission et la couleur politique de l’Europe…
— Et pourtant, le Président actuel, Jean-Paul Drinker, a bien été élu par une majorité au Parlement européen issue du vote des citoyens. »
À ces mots Jürgen hurla dans le micro qui en grésilla de souffrance.
« Le président n’est pas élu ! Il est nommé ! Nommé par les chefs d’État et de gouvernements ! Nommé ! Nommé ! Vous m’entendez ?
— Mais élu ensuite par les parlementaires européens...
— Formalité ! Alibi ! Foutaise !
E pur si vota... » murmura Mina pour elle-même.
À ce moment-là je fus pris d’un malaise. Voyant arriver deux personnes de la sécurité, je décidai de m’éloigner pour trouver une fenêtre où prendre l’air frais. Au bout du couloir, Quatreville fut pris de vomissements. Manifestement, Jürgen l’entendit et s’interrompit un instant. « Ça y est, le gaz fait son effet ?
— Du gaz ! L’odeur que nous sentons est du gaz ? » s’écria Mina.
Jürgen eut un rire nerveux et s’égosilla dans le micro. « L’hémicycle doit être rempli au deux tiers à présent, et ce n’est que l’une des vannes de gaz que j’ai ouvertes. L’heure du bouquet final approche, Madame la Directrice : la fin de Strasbourg et Gomorrhe ! Personne n’en réchappera, ni vous, ni moi, ni personne, car, croyez-le bien, il n’y a pas cent justes parmi les eurocrates, il n’y en a pas même cinquante ! » Mina nous cria dans le micro de nous mettre à terre, puis l’éteignit pour éviter qu’un contact électrique ne déclenche une explosion. À ce moment, nous entendîmes par l’intermédiaire du micro de Jürgen les agents de l’EPRS défoncer la porte derrière laquelle il se trouvait. Ils menacèrent de tirer ; Mina poussa un cri. Un coup de feu retentit. Je perdis connaissance.
La semaine prochaine : l'épilogue du Nom de l'alose...
Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.