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mardi 13 décembre 2016

Plenaria dell'arte

Ça y est ! Toutes les troupes politiques du Parlement européen ont désigné leurs premiers rôles pour accéder à la Présidence de l'institution.

Inspirée du théâtre Italien, la Plenaria dell'arte repose sur l'improvisation d'acteurs souvent masqués. Ingéniosité, naïveté, ruses et travestissements en font tout le sel.

Mais découvrons plutôt les personnages que nous offrent ce soir les euro-histrions !

Tout d'abord, pour le groupe des Zannis & Démocrates (Z&D), représentant les valets du petit peuple : Pittell'Arlequin. Valet comique, il est connu pour son astuce et sa paresse.



Ensuite, pour le Parti des Vieillards Européens (EVP)  : il Dottore Tajani. L'Ancien commissaire-sachant, qui n'a de docteur que le nom. Son costume de scène est noirci par les méchantes rumeurs entourant sa probable implication dans « Dieselgate », un drame de production allemande.



Enfin, pour l'Alliance des Libéraux et des Stochocrates Européens, le soldat-fanfaron, le fier à bras : le Capitaine Fracasse aussi connu sous le nom de Matamorhofstadt. Enthousiaste et lâche, Matamorhofstadt est une parodie de l’héroïsme militaire.



Comme dans la Commedia dell'Arte, peu de rôles féminins. Ainsi l'Europe du XXIe siècle ressemble-t-elle à celle du XVIe siècle.


Les Grecques
Bas-fonctionnaires européens

lundi 10 octobre 2016

Jeux UlymKIP


Alors que le Parlement européen s’est transformé en arène le temps d’une séance plénière, nous vous proposons un extrait légerement modifié de Vaincre à Olympie de l'académicien Maurice Genevoix, traitant de la vie d'Euthymos, champion de lutte dans la Grèce antique.

Le temps a cessé d'être, pour les pèlerins du Brexit : pendant cinq jours ils furent ivres, en proie à l'enchantement du Referendum ; et si riche était l'instant qui passe, si gonflé de jouissance neuve, que nul ne pensait à la fuite des instants. Leur vie, dans l'Olympie du Brexit, est un joyeux prodige, une fontaine de joie au jaillissement si vif qu'elle ne saurait jamais tarir, inépuisable et fraîche à tant de lèvres insatiables. Mais vient à présent le temps de la compétition puisque le grand Nigel de South Tanet a désormais rendu son titre pour se consacrer tout entier au culte de Dionysos.

Les foules ont vu les eurodéputés du UKIP enlacés, leurs muscles se gonflant sous la peau frottée d'huile, glissant et s'insinuant avec des souplesses couleuvrines. Et le soleil de Strasbourg, toujours, brillait sur leur groupe pathétique, en baignait l'étroite harmonie, suscitait sans relâche à sa vive clarté les reflets d'une ardeur profonde, les beaux plans lumineux accentués d'ombres chaudes, les lignes sinueuses accourcies dans leur force, et soudain éployées au sursaut des lutteurs, au tournoiement d'un grand corps pâle, ainsi qu'éclate un fruit trop mûr.

Elles ont vu les
pugilistes Woolfe et Hookem se frapper de leurs poings terribles, leurs visages saigner sous les calottes de métal : et les frissons sauvages, à l'aspect du sang rouge, glaçaient et durcissaient leurs reins. Ils s'affrontaient avec des bonds attentifs et brutaux, des doigts ouverts cherchant les gorges, des étreintes obliques, des torsions de membres craquants, des colères courageuses et muettes.

Les attaché-cases fendaient l'air, les stylos tels des javelots se plantaient dans les murs des salles de réunion, et leur hampe, longtemps, tremblait.

Les Grecques
Collectif de bas-fonctionnaires

mardi 4 octobre 2016

#NicoLeaks

BRUXELLES (Agence Retorse*) - Un nouveau scandale de pantouflage frappe sur la Commission européenne. C’est au tour de l’ancien Commissaire Michel Barnier de se retrouver au cœur de la tourmente.

Le Savoyard aurait signé un contrat juteux avec l’enseigne française NICOLAS, spécialisée dans la vente de vins et spiritueux. Michel Barnier avait déjà montré sa proximité avec le milieu quand, en 2009, alors Ministre de l’agriculture, il s’était fait le porte-parole à Bruxelles de l’intersyndicale viticole à l’occasion du scandale du « rosé coupé ». En cause cette-fois ci : le rôle du Français dans les négociations sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne.

Ce sont nos confrères du Financial Times qui ont mis le Consortium international des œnologues d’investigation sur la piste en révélant dans son édition du weekend que le Gouvernement de Sa Majesté avait prévu de mettre sur la table des négociations les 42.000 bouteilles de la cave officielle de l’UE.

Michel Barnier a réagi à ce qu’il est désormais convenu d’appeler le #NicoLeaks en déclarant : « Ce contrat s'inscrit dans ma fonction de négociant en Brexit. »

La Commission européenne a fait savoir par la voix de l'un de ses porte-paroles que la situation de Michel Barnier était en cours d’examen par le Comité éthylique de l’institution. « En dessous de deux verres, il n’y a aucune infraction au code de conduite des commissaires » a indiqué le service de presse de l’exécutif européen.

Boris Johnson, chef de la diplomatie anglaise a, lui, déclaré : « Thank god for Brexit : I’m not ready to drink anything below 3%. »

Theresa May a fait savoir que l’article 50 ne serait finalement invoqué qu’en septembre 2017, après les vendages.

* Ce texte est à prendre au 12,5e degrés et à consommer avec modération.


 
 

mercredi 21 septembre 2016

L'Europe c'est comme le Rap


Comme dans tous les domaines, il y a un âge d’or, et puis il y a maintenant. Il y a un avant et un après. L’Europe, comme le rap, c’était mieux avant.

Les textes étaient plus ambitieux...





...plus visionnaires, plus profonds :



Musicalement, ça bougeait plus, c’était plus entrainant :






Et puis, il y avait de vrais messages, des messages forts :





Aujourd’hui, l’Europe/le rap, c’est que de la gueule :





Enfin, il reste des indémodables...



mardi 13 septembre 2016

Waiting for Juncker


Strasbourg, European Parliament Headquarters
Characters: two European citizens, Estragon and Vladimir.


Estragon is trying to enter the Chamber but finds the door closed. He pulls at it with both hands, panting. He gives up, exhausted, rests, tries again.

Enter Vladimir.

ESTRAGON (Giving up again.)
Nothing to be done.

VLADIMIR
I'm starting to believe it. (Pause.)

ESTRAGON
Come on, help me off with this bloody thing.

lundi 12 septembre 2016

En attendant Juncker


Cette semaine nous vous proposons un extrait (très) légèrement modifié d'une pièce de Samuel Beckett, qui, en dépit de la concurrence que lui font nos collègues bureaucrates, reste l'un des maîtres de l'absurde. Dans En attendant Godot (pièce rédigée en français par un anglophone, l'inverse de ce qui se pratique au Berlaymont), Beckett explore la vacuité de l'existence, l'éternel recommencement, l'attente vaine de ce qui est à venir et qui n’est pas encore advenu.


***

Le décor : Strasbourg, au siège du Parlement européen
Les personnages : deux citoyens européens, Estragon et Vladimir.

Estragon, essaie de rentrer dans l’hémicycle mais trouve porte close. Il s’y acharne à deux mains, en ahanant. Il s’arrête, à bout de force, se repose en haletant, recommence.

Entre Vladimir.


ESTRAGON (Renonçant à nouveau.)
Rien à faire.

VLADIMIR
Je commence à le croire. (Il s'immobilise.)

ESTRAGON
Allez, aide-moi à ouvrir cette saloperie

mercredi 7 septembre 2016

Bruxelles sur le divan


« Vous êtes les parents de la petite Bruxelles ? Asseyez-vous je vous en prie. »

Au fond de son cabinet cossu, le Docteur Lacon prend place derrière son bureau orné d’un buste de Freud et d’un portrait de Jung. Il commence d'une voix neutre : « Bruxelles et moi avons fait beaucoup de progrès ces derniers mois. La situation est somme toute classique : votre ville nous fait une belle crise d'adolescence, ou plutôt, un refus de passage à l'âge adulte. »

A ces mots les visages des parents de la petite Bruxelles se détendent. Trop heureux de pouvoir flanquer une angoisse culpabilisatrice à des patients, il reprend sur un ton plus grave : « Bien évidemment, vous avez votre part de responsabilité dans cette affaire. De toute évidence Bruxelles est surchargée. Vous lui en demandez trop. Entre le piano, la piscine, l'OTAN, l’Union européenne, les sommets à répétition, le siège du Benelux, Bruxelles fait-ci, Bruxelles fait-ça, Bruxelles-capitale... C'est beaucoup pour une ville de son âge, vous savez. »

La Maman de Bruxelles, ne voulant pas paraître sourde à la souffrance de son enfant, se précipite pour annoncer que l’agenda sera allégé dès la rentrée. « Pour la classe européenne, on va vers un mieux, Docteur : Bruxelles arrête l'anglais ». «Bien, bien » opina le médecin « ainsi
les ballonnements devraient se résorber » précise-t-il.

Le Papa de Bruxelles, refusant de porter seul les responsabilités, rétorque que le comportement troublé de sa ville ne peut s'expliquer par une simple surcharge d’activité. À quoi le Docteur, menacé dans son autorité de sachant, répond avec gravité : « Monsieur, il est normal qu’un tout petit se concentre sur ses parties intimes, mais quand un enfant de cet âge urine en public, le verdict est sans appel : c’est le syndrome dit de Manneken-Pis. Le trop plein d'ambitions des États membres de la famille, accompagné par ce retard de développement, se manifeste par une hygiène approximative : saleté des rues, trottoirs mal entretenus. »

Le Docteur réajuste ses lunettes et développe son propos. « Je note que Bruxelles a tendance à ne pas finir ses devoirs – Palais de justice, métro Schuman, etc. Dans la plupart des cas ce type de phénomènes est causé par un stress émotionnel lié à des facteurs perturbants dans l'entourage immédiat du patient. » Le Docteur marque une pause. « Votre couple connaîtrait-il, disons, des difficultés ? ». Madame baisse la tête, accablée par le poids de la faute. Monsieur étouffe un toussotement avant d’admettre que, oui, Wallonie et lui traversent un moment difficile. Un temps, il a même été question de séparation. Et Madame d’ajouter la gorge nouée que Flandres et elle ne se comprennent plus depuis quelques temps, comme s’ils ne parlaient pas la même langue. Ils en avaient fini par faire Parlement à part. Mais comme ils tenaient tous les deux à avoir la garde de Bruxelles, ils avaient fini par se résigner à rester ensemble, pour le bien de la petite.

En raccompagnant le couple à la porte de son cabinet, le Docteur conclut : « Pour Bruxelles mon travail s'arrête ici. C’est à présent de vous dont il faut s’occuper. Ma secrétaire vous donnera une ordonnance. Je préconise un MR en comprimé matin, midi et soir pour contrebalancer les effets secondaires du N-VA 500. Et puis, rien n'est insurmontable avec quelques séances de déconstructivisme. Jacques Brel ne disait-il pas que la Belgique est un terrain vague où des minorités se disputent au nom de deux cultures qui n'existent pas ? »

Les Grecques
Collectif de bas-fonctionnaires européens


NdG : les techniques thérapeutiques utilisées dans ce billet sont librement inspirées de méthodes de l’Agence nationale de Psychanalyse Urbaine découvertes dans l’ouvrage
Being Urban.

mardi 30 août 2016

Caius Macron Coriolan


Caius Marcius Coriolanus était un patricien, issu de la jeunesse la plus dorée et la plus douée de la Rome antique. La vie de ce talentueux romain inspira une pièce à Shakespeare, une ouverture symphonique à Ludwig van Beethoven et un film d’action éponyme à Ralph Fiennes (le type qui joue Lord Voldemort dans Harry Potter). La légende veut que la déesse Fortune en fût tombée amoureuse et que la prospérité le suivait comme un page. Toutes ses entreprises étaient couronnées de succès. Toutes, sauf une. Nous vous proposons de vous replonger dans les Vies parallèles de Plutarque, l’historien antique qui le premier fit le récit de cette destinée contrariée, en vous offrant une version (très) légèrement modifiée de la belle traduction de Ricard et Talbot.


Caius Macron Coriolan, dont j'écris la vie, fit voir que si l'état de ministre populaire d’un gouvernement impopulaire expose à bien des inconvénients, il n'empêche pas de devenir un grand homme, et de s'élever au-dessus des autres.

La force du caractère de Macron Coriolan, sa fermeté inébranlable dans ce qu'il avait une fois résolu, lui donnèrent cette ardeur impétueuse qui lui faisait souvent exécuter les plus grandes choses. Mais sa franchise implacable et son inflexible opiniâtreté, le rendaient peu propre au commerce des hommes. Si l'on admirait sa persévérance dans les travaux, ses multiples talents, on ne pouvait, dans les rapports de la vie civile, souffrir son humeur sauvage, son franc-parler, ses dérapages et ses manières hautaines.

A peine entré au gouvernement de Rome, cet ancien usurier d’affaire fut la cible de maints traits. Mais si les lueurs passagères d'une réputation prématurée suffisent pour éteindre le désir de la gloire dans le cœur des jeunes gens médiocrement passionnés pour elle, ce n’était pas son cas. Poussé comme par un vent rapide aux plus hautes destinées, il aurait eu honte de trahir sa gloire, en ne la surpassant pas par de plus grands exploits. Macron Coriolan, plein de ces sentiments, ajouta sans cesse à ses belles actions des actions plus belles encore. Il entreprit de réformer Rome et lança à cet effet une Grande Marche.

Peu de temps après, Macron Coriolan demanda le consulat ; et la plus grande partie du peuple était disposée à le lui accorder. On n'eût pu sans honte refuser un citoyen des plus distingués par sa noblesse et par sa vertu. Mais c'était l'usage à Rome que ceux qui aspiraient aux charges fassent acte de candidature et aillent sur la place solliciter le peuple, vêtus d'une simple toge ; soit que cet habillement parût plus assorti à leur état de suppliant, soit que ceux qui avaient reçu des blessures à l'armée voulussent montrer leurs cicatrices, comme des preuves sensibles de leur valeur.

Macron Coriolan exhiba plusieurs des déchirures qu'il avait reçues dans divers combats avec la Confédération Gauloise du Travail et l'on se donna parole, d'un commun accord, de le faire consul.

Le jour de l'élection, Macron Coriolan se rendit sur la place dans un appareil magnifique, conduit par les Hauts fonctionnaires en corps, escorté de tous les banquiers, qui n'avaient jamais montré tant de zèle pour aucun autre candidat. Cette faveur des 1% changea tout à coup en sentiments de haine et d'envie la bienveillance du peuple qui se rassembla en tumulte et entra dans une telle fureur que peu s'en fallut qu'il ne courût se jeter sur le sénat tout entier. Macron Coriolan tenta d’expliquer que le meilleur moyen de se payer une belle tunique était encore de travailler, mais rien n’y fit.

Après ces événements, Macron Coriolan fut écarté et condamné à l’exil. Cette sanction affligea vivement Mercure, dieu des média et du commerce, dont il était le favori. Macron Coriolan pour sa part ne put supporter tranquillement cette injure. Il n'avait pas cet heureux mélange de gravité, de douceur et de raison si nécessaire à la vertu politique. Il ignorait que le défaut dont doit le plus se garantir celui qui gouverne et qui traite avec les hommes, c'est l'opiniâtreté, compagne ordinaire de la solitude, suivant Platon ; et qu'il doit surtout pratiquer la patience, malgré le ridicule que certaines gens attachent à cette vertu.

Doué d'un caractère franc et ouvert, mais brillant et inflexible, il croyait que c'était l'apanage de la force et de l’intelligence que d'avoir le dessus en tout. Sa mésaventure électorale remplit son cœur de ressentiment contre le peuple de Rome dont il jura de se venger.


Gaius Marcius Coriolanus se mit En Marche vers Rome à la tête de légions barbares mais fut tué par ces mêmes hordes. Rappelons-nous donc, avec Plutarque, qu’au 21ème siècle la Roche Tarpéienne est toujours aussi proche de la Capitale.


Les Grecques
Collectif de bas-fonctionnaires européens

mardi 19 juillet 2016

#Socrate #Brexit


« Plût aux dieux, Criton, que le peuple fût capable de faire les plus grands maux, si en revanche il pouvait également faire les plus grands biens ! Mais en réalité il ne peut ni l’un ni l’autre, car il n'est pas capable de rendre un homme sage ni insensé ; et ce qu’il fait est l’effet du hasard. »
    Platon, Criton.

mardi 12 juillet 2016

Mon premier Eurogroupe – la fin




Le tout nouveau ministre des finances de la jeune république lestonienne, Ebe Keskyiispaës, continue sa négociation marathon au sein de l’Eurogroupe, son premier. Il lutte contre des compétiteurs de taille : la soif, les crampes, les points de côté et l’ennui. Heureusement, la ligne d’arrivée est en vue. Le sprint est lancé.

21h31 - Cinquième tour de table (kilomètre 34)

De retour dans la salle de réunion, les choses sérieuses reprennent : les sanctions pour le Portugal et l’Espagne. Le représentant permanent Lestonien, Toom Töm, me briefe sur le sujet :

“ - Le Portugal et l’Espagne ont dépassé tous les seuils du Pacte de Stabilité. La Commission est dans un grand embarras : elle a été obligée de recommander des sanctions contre eux, ce qui lui garantie d’être le souffre-douleur des médias pendant des semaines.
- Mais pourtant, tous les pays ont pris quelques libertés avec les règles, non ?
- Oui, mais il y a la manière : il faut bien que la Commission garde la face. En règle générale, quand un pays passe les bornes, le Commissaire donne instruction à ses services de trouver une astuce pour pouvoir dire que tout est en ordre : on trouve toujours un alinéa, un tiret, un considérant…
- Un considérant ?...
- Laissez tomber. Toujours est-il que les types sont formidables à la Commission : ils trouvent toujours quelque chose. C’est du bureaucrate de très haute volée, qu’on trouve là-bas : vous lâchez la rampe ? Ils finissent toujours par vous rattraper...
- ...un peu comme Stallone, dans Cliffhanger ?
- Voilà, si vous voulez. Sauf que cette fois, de l’avis général, les Portugais et les Espagnols sont allés vraiment trop loin. A la Commission, c’est le malaise. Il va leur falloir du talent pour s’en sortir. Mais je ne suis pas trop inquiet : ils ne déçoivent jamais.
- Un peu comme un album de Beyoncé ? Ma fille les a tous.”

La séance commence dans une grande tension. Tout le monde est suspendu aux lèvres du Commissaire : comment va-t-il s’en sortir ? Les collègues Espagnol et Portugais sont dans leurs petits souliers. Sans tourner autour du pot, le Commissaire annonce de but en blanc qu’après une analyse détaillée des budgets ibères et lusitaniens, la Commission européenne réunie en collège exceptionnel a unanimement décidé de faire preuve de fermeté et de mettre aux élèves De Guindos et Centeno un “zéro au crayon de papier”. Stupeur et confusion dans la salle. Les membres du service juridique, pris de panique, feuillettent frénétiquement les traités européens, à la recherche de la base juridique de cette nouvelle arme dans l’arsenal de la Commission.

Le Président de l’Eurogroupe, apparemment de mèche, prend le relais pour expliquer qu’à ce stade Madrid et Lisbonne peuvent éviter le redoublement si des efforts supplémentaires sont fournis à la rentrée : réduction du déficit d’ici à l’automne, cahier de vacances Passport tout le mois d’août, et liste de fournitures scolaires revue à minima. Le Commissaire enfonce le clou en jetant un “bye bye le cartable dernier cri”, avec sur le visage un mauvais plaisir évident. Clairement, il a mal digéré la finale de l’Euro dimanche dernier.

22h42 - Sixième tour de table (kilomètre 38)

L’Allemand insiste pour que l’on lâche la grappe de l’Espagnol et qu’on se concentre sur la Grèce – solidarité de parti oblige. Il ne m’a pas encore été donné de livrer la position de la Lestonie. Les échanges se concentrent autour du Français, du Grec, de l’Allemand et du Néerlandais. Bref, pour le moment je phasme. L’Allemand met l’accent sur les risques de délocalisation vers la Bulgarie et la Macédoine en cas d’augmentation, par Athènes, de la pression fiscale sur les PMEs. Un long silence s’ensuit. L’ambassadeur se prend la tête entre les mains.

“- (Keskyiispäës à son ambassadeur) Qu’y-a-t’il ?
- L’Allemand a fait une erreur grave.
- Quoi, le coup des PME c’est pas vrai ?
- Si, si, mais il a dit “Macédoine”. Le Grec n’en espérait pas tant. Maintenant il va lire toutes les résolutions des Nations Unies sur l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine. On vient de se manger deux heures là, Monsieur le Ministre…”

23h57 - Sixième tour de table, toujours (point de côté)

Superbe Philippidès des temps modernes, le Grec, increvable, entame la lecture des considérants de sa 55ème résolution des Nations Unies. A ce moment-là ma batterie de téléphone me lâche – pas prévu qu’on y soit encore à 23h moi.

“-Vous n’auriez pas un chargeur d’Iphone 5 ambassadeur?
- Désolé Monsieur le Ministre, je suis sur Iphone 4.
- Mince.
- Mais demandez aux Maltais, ils sont équipés. Ils jouent à Candy Crush en réseau avec les Chypriotes d’habitude. Vous pouvez les trouvez vers le…
- Oui, oui, entre la machine à café du 8ème et le canapé noir, là où le Wifi indique trois buchettes, je sais, je sais. Merci.”

00h13 - Juste en dehors de la salle de négociation (accélération)

Mon approche auprès des moyens et petits États n’ayant fonctionné que modérement, je me rabats sur la Commission européenne. “Garante de l’intérêt général”, elle a au moins l’obligation de m’écouter, pensé-je. Le Commissaire en charge des affaires économiques est un Français. Grand pays, la France. Pas un allié naturel. L’approcher dans sa langue. Il appréciera. Les Français sont comme les amateurs de latin: ils aiment qu’on s’intéresse encore aux choses rares.

Il est sorti de la salle de négociation il y a un petit quart d’heure. Je me lève et pars à ses trousses.

Le voilà ! Il se tient un peu à l’écart, sûrement pour protéger son intégrité dans la bataille entre États qui fait rage. Il est là, assis de dos, seul. Je m’approche.

00h14 - Même endroit (surplace)

Dilemme. Réveiller le Commissaire ou le laisser dormir ? Le mettre de mauvais poil, c’est perdre mes chances de me faire un allié. Mais laisser filer cette occasion d’un rapport direct et personnel, ça non ! Vite, vite, une idée.

Eurêka ! Faire sonner mon téléphone et feindre un coup de fil important avec la capitale. Ouh, bougrement intelligent ça, Ebe, bougrement intelligent !

(A haute voix et près du Commissaire.)
“JAH. EI. MA EI KUULE HÄSTI. KUIDAS?

(Le commissaire français violemment tiré de sa torpeur.)
- Mmmfpff… mouhein ?
- Oh, toutes mes excuses Monsieur le Commissaire. Ebe Keskkyispaës, nouveau ministre lestonien…”

00h18 - A quelques mètres de là (équipe technique)

Un contact perso avec le Commissaire, ça alors, Très bon coup, Ebe, très bon coup. Et puis, formidable ce commissaire. Un homme fin, comme tous les Français d’ailleurs. Redoutable négociateur néanmoins. Impénétrable. Un sphinx. C’est pas compliqué, pas un seul moment il ne m’a regardé dans les yeux pendant que je lui parlais, le regard toujours par-dessus mon épaule, comme s’il pensait au coup d’après, physiquement présent mais mentalement déjà dans la rédaction des conclusions de la soirée. Fort le type.

(S’approchant de l’ambassadeur qui l’avait suivi hors de la salle du Conseil.)
“- Ambassadeur, je viens de m’entretenir avec le Commissaire français, juste là. Il m’a à la bonne, c’est moi qui vous le dis. (Entendant un petit chuintement dans le fond.) Pourquoi votre petite stagiaire sanglote-t-elle comme ça ?
- Le commissaire ne la quitte pas des yeux depuis le début de votre entretien. Il a, comment dire, un regard très… pénétrant. Elle a eu très peur que vous soyez en train de négocier un délai pour la baisse de notre déficit par le biais de mesures non-conventionelles.”

01h58 - Salle du Conseil - sprint final

Dix heures et 50.000 points Candy Crush plus tard, le tour de table arrive enfin à la Lestonie. Encore une prise de parole du Slovaque et c’est à moi. L’ambassadeur me tire la manche. Il va me faire foirer mon intervention, à tous les coups !

“- Monsieur le Ministre ?
- Qu’est-ce que vous me voulez vous ? Voyez bien que ça va être mon tour là !
- J’ai réglé le problème du tréma sur votre cavalier.
- (Le visage du Ministre s’illumine. Politico ne fera pas ses choux gras de cette bévue.) C’est vrai ? Fantastique ! Quand je pense que notre commissaire, Albert Kuñardocz, a dû attendre trois mois pour avoir son tilde...
- Votre cavalier est à l’impression. Une question de minutes.”

(Du fond de la salle s’élève la voix grave du président de séance)
“- Quelle est la position de la Lestonie ?”

Les 17 ministres se tournent vers moi, les yeux de l’Europe sont braqués sur moi. Mince ! Pas entendu la question. J’attrape maladroitement mon casque de traduction et laisse échapper une oreillette qui me revient violemment dans l’oeil.

(L’interprète lestonien.) “….pourcent sur les trois années qui viennent. Dans ces conditions la Lestonie se satisfait-elle de l’accord sur le surplus primaire hellène ?”

Zut, juste le dernier bout de phrase. Et juste le truc primaire avec lequel l’ambassadeur me rabâche les oreilles depuis mon arrivée et auquel je n’ai rien compris. D’ailleurs, il a les yeux rivés sur moi comme les jeunes parents pleins d’espoir qui attendent que leur bambin sorte son premier mot. Mais rien ne sort de la bouche de l’enfant prodigue.

Lui filer le micro ? Aveu d’échec. Faire répéter et passer pour un incompétent ? Pas question. Mettre mon veto ? Audacieux mais prématuré. Misère, que faire ? La chaleur m’envahit, on frôle les 45 degrés sous ma chemise de polyester. Ma peau fine d’homme du grand Nord se mâtine de pourpre. L’Europe est suspendue à mes lèvres. Mon hésitation coûte surement déjà des milliers d’euros sur les marchés asiatiques. L’ambassadeur me tire la manche. On apporte un cavalier avec mon nom correctement orthographié ! J’explose !

“- Jah !”

Le Président de séance résume la situation : “Compte tenu du non-paper français et du grognement du ministre Allemand, je constate un consensus sur la question.”.

02h35 - Conférence de presse (remise des médailles)

Après quelques accolades d’usage et échange de cartes de visite, mon premier Eurogroupe s’achève. Mon précieux allié Maltais me rattrape dans l’ascenseur.

“- Ebe, je ne te trouve pas sur Facebook, c’est bien “Keeskiispaës”, c’est juste ?
- Keskiispaës… voilà… non, tréma-accent… voilà celui-là. Parfait.
- Ok super. Ecoute, on va à l’afterwork avec les stagiaires de Goldman Sachs, si tu veux venir, t’es le bienvenu !”

Rempli de l’émotion d’avoir participé à l’exercice du pouvoir européen, électrifié par les photographes et les caméras, je monte d’un pas décidé sur le podium pour la conférence de presse. L’ambassadeur me rattrape par la manche.

“- Monsieur le Ministre ! C’est la conférence de presse du Commissaire.
- Mais nous, nous ne communiquons pas avec la presse ?
- Ah si : nous, nous faisons un tweet. Parfois, nous avons un “like” d’un journaliste irlandais ou chypriote. Il est même arrivé que nous ayons un encart dans une dépêche de l’Agence Europe !”

Le Commissaire se met à répondre aux journalistes avec sa belle voix grave et son charmant accent français, distribuant la parole avec aisance. Les questions s’enchainent. Réponses articulées, statistiques détaillées, sentences définitives : impressionnant. Je note cependant que le commissaire ne répond à aucune des questions posées. L’ambassadeur :

“ - Monsieur le Ministre, comprenez bien que le Commissaire ne peut tout de même pas répondre sur le champ à n’importe quelle question des journalistes ! Vous connaissez les journalistes... Non, les questions ne sont que des prétextes pour que le Commissaire lise ses éléments de language. Regardez comme il ouvre un nouvel onglet de son porte-document pour chaque thème. Ce n’est que par hasard que les réponses peuvent correspondre aux questions.”

J’observe, fasciné, la maîtrise avec laquelle le Commissaire trouve immédiatement la page avec les éléments de language correspondant au thème de chaque question : un vrai pro. Chaque journaliste a le droit à une belle explication du jugement porté par la Commission sur les réformes menées dans son État Membre. Je demande à l’ambassadeur :

“- Dites-moi, Toom, je note que tous les pays sont considérés par le Commissaire comme étant “broadly compliant” avec les recommandations de la Commission.
- En effet, Monsieur le Ministre, il y a un barème. “Compliant” veut dire : ils ont fait des réformes qui ne sont pas sans lien avec les recommandations. “Broadly compliant” : ils ont fait des réformes, n’importe lesquelles. “At risk of non-compliance” : ils ont fait le contraire de ce qui était recommandé.
- Et “non-compliant”, ça existe ?
- “Non-compliant”, c’est réservé au cas où le pays en question a dénoncé le traité et amassé des troupes à la frontière belge.”



Les Grecques
Collectif de bas-fonctionnaires européens


mardi 5 juillet 2016

Mon premier Eurogroupe - la suite

Le tout nouveau ministre des finances de la jeune république lestonienne, Ebe Keskyiispäës,  participe à son premier Eurogroupe. Après une première prise de contact difficile, le voilà au cœur du sujet, dans la grande salle du Conseil, pour une négociation marathon. Récit d'une course haletante.
 
14h29 - Grande Salle du Conseil  (starting blocks)
 
Trouver sa place autour de la grande table européenne, c’est comme débarquer dans un mariage où l’on ne connaît personne. Malgré le sentiment de confiance et de majesté que devrait inspirer le complet neuf acheté pour l’occasion, l’embarras le dispute à la gêne. On s’approche timidement des invités en feignant de reconnaître des visages, on bafouille des banalités. Le “vous êtes un ami de la mariée ou du marié ?” devient “Et vous alors, vous êtes plutôt colombe ? plutôt faucon ?”. À l’Eurogroupe comme au mariage, on sait qu’on est là pour un bout de temps. Si on n’est pas chanceux sur le placement à table, ça peut sacrément rallonger l’affaire. Anxieux, je fais le tour de la table les yeux rivés sur les cavaliers de présentation où sont inscrits le noms des grands argentiers de l’Europe.
 
“Sapin... non, Schäuble... non, De Guindos... non… (Se tournant vers Toom Töm, l’ambassadeur lestonien à Bruxelles dont la  réputation de géolocalisateur n’est plus à faire :) À votre avis Toom, on est placé comment ? Par ordre alphabétique, par contribution au budget européen ou chronologiquement, par date d’adoption de l’euro ?
- Ah, ça Monsieur le Ministre, c’est comme les présidences tournantes du Conseil ou le tirage au sort de la Coupe du monde : à l'approche du jour J, on demande à des gens en costume sombre de plonger une main innocente dans un grand bol en verre, et chacun croise les doigts. Avec un peu de chance vous êtes à côté de l’Allemand... (À ces mots le Ministre imagine déjà la photo en première page du Tallnius Star et le titre qui va bien : “Schäuble/Keskyiispaës, un duo pour l’Euro”)... mais votre prédécesseur était au fond là-bas, en bout de table avec le Slovène... (Le ministre étouffe un cri de mécontentement)… moins exposé, certes,  mais tout prêt de la fontaine d’eau !
 
(Le ministre continue son tour de table en direction de la fontaine d’eau, toujours à la recherche de son nom.)
- Moscovici, toujours pas, Djisselblöem, non. Noonan, non plus. Ah ! Keeskyisp…. (S’arrêtant soudainement.)
-  Un souci Monsieur le Ministre ? Vous êtes tout pâle.
- (Se tournant lentement vers son ambassadeur, le visage figé.) C'est une blague ? "Keeskyiispaės", avec un point suscrit ! C’est Keeskiyspaës, bordel, pas Keeskiyspaės… Ils sont capables d’écrire "Dijsselbloem" correctement et ils me plantent sur un tréma. Les sagouins. (Les pommettes cramoisies.) Démerdez-vous pour me changer ça, Toom ! J’ai entendu qu’Euractiv Lestonie était dans les parages, c’est un coup à foutre en l’air mon plan com'.
 
14h34 -  Premier tour de table  (‘prêt, feu, go !’)

La bataille s’engagea et, d’emblée, le Grec attaqua fort. Après un cours magistral sur l’élasticité des prix, le niveau de la dette et ses liens avec les fluctuations des taux d’intérêts, il évoqua la dette de guerre des nazis. Voyant que l’argument faisait mouche, il insista. Car ce n’était pas tout : à Athènes, personne n’avait oublié l’affaire de la caissette en bronze ayant appartenu à Périclès, que les hordes Wisigothes avaient volée lors du deuxième sac de Rome.

Souple et combatif, l’Allemand répondit en évoquant l’impact de la baisse du pétrole sur l’échelonnement des remboursements de la dette grecque. Conscient de l’impact de la digestion sur l’attention de son homologue portugais, il en profita pour mettre en cause la lenteur de la réforme de l’administration grecque et balança une pichenette sur l’absence de cadastre. Puis cédant à l’enthousiasme de son propos, il fit observer que la Grèce n’aurait jamais gagné l’Euro 2004 sans  le talent de son entraîneur allemand Otto Rehhagel. Et provoqua le réveil soudain du Lusitanien Joao Pinto Da Cunha Dos Santos Videre.

La tension était tout d’un coup montée d’un cran. L’Euro, c’est sacré. L’Allemand le savait, lui qui avait demandé sa 4ème femme en mariage dans les minutes qui suivirent le but d’Oliver Bierhof, un soir de juin 1996.

Le Français essaya de jouer le trait d’union entre l’Allemagne et la Grèce. A ses yeux, si l’on pouvait émettre des doutes sur les méthodes de calcul du déficit structurel de la Commission européenne, on pouvait tout autant s’interroger sur la victoire surprise des Grecs lors de l’Euro 2004. Pour asseoir sa légitimité, il rappela très à propos que la France était alors tenante du titre. Il savait le détail d’importance, lui qui avait lancé la campagne pour le « OUI » à la Constitution européenne à la veille du quart de finale contre la Grèce, persuadé que Zidane lui porterait bonheur.

L’Italien vint en appui de la France pour ajouter que les doutes de son ministère s’épaississaient aussi sur le calcul de la croissance potentielle. Il expliqua qu’ils reposaient sur le NAIRU que la Commission surestime scandaleusement, mais exprima aussi ses doutes sur la façon dont la France avait arraché la victoire quatre ans auparavant. Il n’en démordait pas, lui qui avait ouvert un spumante 1979 à la 88ème minute, alors que son pays menait encore 1-0.

L’Espagnol intervint en renfort de la Commission, pour défendre la solidité de ses analyses en matière de finances publiques (il est vrai que l’Espagne n’avait jamais eu à se plaindre d’un excès de rigidité dans ce domaine). Il ajouta que, même discrédité, le gouvernement espagnol était encore aux manettes jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement et que, même disqualifié, tant que le championnat d’Europe n’était pas fini, la Roja était encore tenante du titre. Tiki-taka, et toc !

 

Figure 1 : Otto Rehagel, entraineur Allemand de la sélection hellène (2001-2010)
« Muscle ton budget Alexis, muscle ton budget ! Sinon tu vas au devant de grandes déconvenues ! »

 
 Je me sentais à l’aise pour parler de l’impact de l’augmentation du prix du gaz sur les politiques budgétaires. Je renonçais cependant à prendre la parole : la Lestonie ne s'était qualifiée ni à l’Euro 2004, ni à l’Euro 2016.

Dans tous les cas, le Président leva la séance pour faire retomber la pression.

 
16h42 - Machine à café du Conseil (premier ravitaillement)

Mon collègue Ministre des affaires étrangères, Ala Takk, m’avait donné trois tuyaux avant mon départ pour Bruxelles: 1) avoir toujours un pin’s étoilé des fédéralistes européens pour gagner les faveurs des diplomates belges, 2) se faire donner l’adresse des bons restos sur Bruxelles et 3), surtout, surtout, surtout,  mettre à profit les pauses.

Pendant les pauses l’atmosphère est moins guindée, petits et grands se mélangent, anciens et nouveaux  se confondent, riches et pauvres s’amalgament – car, en effet, c’est la dure loi de la nature, quelle que soit la taille de sa population ou le poids en PIB du pays qu’il représente, quelle que soit sa couleur politique, qu’il vienne d’un petit ou d’un grand État Membre, qu’il soit novice ou chevronné, un ministre a toujours, tôt ou tard, besoin de pisser.

La première pause ayant été décrétée, la recherche d’alliés potentiels commença. Bien sûr il ne fallait pas être trop ambitieux, essayer de sympathiser avec la France ou l’Allemagne, c’est voir trop gros. Le Portugal peut-être, pays de taille moyenne ? C’était le meilleur moyen de se griller avec le Grec. L’émotion du premier tour de table était encore trop présente. Pas judicieux.

Un coup d’œil à gauche, un coup d’œil à droite. Trouvé ! Le Luxembourg ! Le Luxembourg, mais c’est bien sûr, 560 000 habitants, même pas un vrai pays, un duché. Candidat tout trouvé pour une alliance des minuscules, me disais-je. C’était sans compter sur l’arrogance de cette Ville-État dont les représentants se prennent pour les Médicis, parce qu’ils ont présidé l’Eurogroupe dans le passé.

N’écoutant que mon courage, je chargeais le Luxembourgeois comme un taureau de combat. Une première approche en direction du ministre qui fait volte-face. Olé ! Une deuxième approche, il sort son téléphone. Olé ! Troisième tercio, je tente de m’intercaler entre lui et le Français, mais il se tourne vers le Belge et converse en néerlandais. Olé ! Je m’éloignai la langue pendante, la sueur me rongeant les paupières, éblouit par l’unique rayon de soleil Bruxellois depuis mon arrivée. Alors que je désespérais de l’effleurer de ma corne, le Luxembourgeois eut la mauvaise idée de se diriger vers les toilettes. Erreur, coincé dans les burladeros ! Tête baissée, je charge. Il me fixe. Plus d’issue. Et alors que je m’apprête à lever la tête à l’impact, il se lance dans une danse de matador en trois temps : “vous êtes le Lithuanien? Tac ! J’a-do-re Riga. Tac ! Le président de séance nous appelle mon vieux, parlons-nous plus tard. Estocade !

Sonné, je retrouvais néanmoins du réconfort et un soutien de taille auprès du ministre maltais. Un chic type. Il me montra les coins du bâtiment où le Wifi prend le mieux.
 
18h33 - Troisième tour de table (kilomètre 21)
 
Débat intense sur les chocs asymétriques, la résilience du système bancaire en période de taux faibles et qui de la Grèce ou la Bulgarie a le meilleur yaourt.
 
19:48 - Dîner (Deuxième ravitaillement)
 
Pour détendre l'atmosphère et rigoler un peu, le Président de séance proposa de discuter à table des “recommandations spécifiques par pays” de la Commission.
 
L'entrée arriva, et le Roumain se lança, en roumain, dans une tirade sur les polices de caractères utilisées par la Commission dans ses documents. Je notai que l'ambassadeur n'écoutait pas l'interprétation.
- Vous parlez roumain, Toom ?
- Non, monsieur le Ministre, mais quand je mâche avec le casque sur les oreilles ça fait scrounch, scrounch. Désagréable. Et puis les recommandations de la Commission, vous savez...
- Non, je ne sais pas justement. Qu’est-ce que c’est que ce machin ?
- Monsieur le Ministre, laissez-moi vous faire un topo. (L’ambassadeur traçant un schéma sur un bout de papier sans importance.) Voilà, vous avez la hiérarchie des normes européennes (scratch, scratch). En haut, les “règlements”(scratch, scratch), contraignants. Au milieu, les directives (scratch, scratch), embêtantes. Tout en bas de la pyramide, les “communications” (scratch, scratch), ça, c’est du vent.
- Et les “recommandations” alors? Où sont les recommandations dans la pyramide ?
- Ce sont les hiéroglyphes. (scratch, scratch, scratch, scratch, scratch, scratch)
- Les hiéroglyphes?
- Oui, (L’Ambassadeur prenant son schéma à deux mains, inclinant la tête de trois-quarts :) Voyez, personne n’y comprend rien, c’est décoratif et ça occupe les experts.
- C’est absurde !
- Oui.
- Et on fait ça chaque année?
- Oui, chaque année.
- Mais enfin, la Commission, ce sont des experts, des pros, s’ils nous aident à trouver les petits chemins de la croissance pour retrouver l’autoroute du plein emploi, on a plutôt intérêt à les écouter, non ?
- Ah, monsieur le Ministre, ça c'est dépassé... Maintenant on leur dit en avril ce qu'on compte faire de toute façon et ils nous “recommandent” de le faire en effet au mois de juin. Win-win, quoi.
- C’est effarant !
- Effarant, mais ça arrange tout le monde.

Figure 2 : Non-paper lestonien de l’Eurogroupe du 6 juillet 2016, maison de l’Histoire européenne, Parc Leopold.
 
- Et c'est pareil pour tous les États membres ?
- Ah non, pas pour le Danemark, Monsieur le Ministre.
- Ah! Pas dans l’Euro le Danemark! Pas-dans-l’Eu-ro! (Affichant la mine réjouie de l’élève qui a bien appris sa leçon.)
- Non, non, ils le font pour tout le monde, euro ou pas, mais pour le Danemark c’est spécial : si la Commission conseille aux Danois de faire quoi que ce soit, le gouvernement sera politiquement obligé de faire le contraire. Chatouilleux, les Danois. La Commission le sait, et leur mitonne donc des recommandations totalement floues, sans le moindre contenu : un vrai travail d’orfèvre.
- Mais alors, pourquoi est-ce qu’on leur fait des recommandations ?
- Pour qu'ils soient traités comme les autres, Monsieur le Ministre : principe d’égalité, pas de discriminations.
- (Prolongeant un soupir.) Enfin, cette année, ils feront l’économie des recommandations au Royaume-Uni...
- Ah, non, non, c’est toujours au menu. L’Union a perdu un État membre, pas le sens de l’humour.


 
Les Grecques
Collectif de bas-fonctionnaires européens