Mailing List

mardi 19 juillet 2016

#Socrate #Brexit


« Plût aux dieux, Criton, que le peuple fût capable de faire les plus grands maux, si en revanche il pouvait également faire les plus grands biens ! Mais en réalité il ne peut ni l’un ni l’autre, car il n'est pas capable de rendre un homme sage ni insensé ; et ce qu’il fait est l’effet du hasard. »
    Platon, Criton.

mardi 12 juillet 2016

Mon premier Eurogroupe – la fin




Le tout nouveau ministre des finances de la jeune république lestonienne, Ebe Keskyiispaës, continue sa négociation marathon au sein de l’Eurogroupe, son premier. Il lutte contre des compétiteurs de taille : la soif, les crampes, les points de côté et l’ennui. Heureusement, la ligne d’arrivée est en vue. Le sprint est lancé.

21h31 - Cinquième tour de table (kilomètre 34)

De retour dans la salle de réunion, les choses sérieuses reprennent : les sanctions pour le Portugal et l’Espagne. Le représentant permanent Lestonien, Toom Töm, me briefe sur le sujet :

“ - Le Portugal et l’Espagne ont dépassé tous les seuils du Pacte de Stabilité. La Commission est dans un grand embarras : elle a été obligée de recommander des sanctions contre eux, ce qui lui garantie d’être le souffre-douleur des médias pendant des semaines.
- Mais pourtant, tous les pays ont pris quelques libertés avec les règles, non ?
- Oui, mais il y a la manière : il faut bien que la Commission garde la face. En règle générale, quand un pays passe les bornes, le Commissaire donne instruction à ses services de trouver une astuce pour pouvoir dire que tout est en ordre : on trouve toujours un alinéa, un tiret, un considérant…
- Un considérant ?...
- Laissez tomber. Toujours est-il que les types sont formidables à la Commission : ils trouvent toujours quelque chose. C’est du bureaucrate de très haute volée, qu’on trouve là-bas : vous lâchez la rampe ? Ils finissent toujours par vous rattraper...
- ...un peu comme Stallone, dans Cliffhanger ?
- Voilà, si vous voulez. Sauf que cette fois, de l’avis général, les Portugais et les Espagnols sont allés vraiment trop loin. A la Commission, c’est le malaise. Il va leur falloir du talent pour s’en sortir. Mais je ne suis pas trop inquiet : ils ne déçoivent jamais.
- Un peu comme un album de Beyoncé ? Ma fille les a tous.”

La séance commence dans une grande tension. Tout le monde est suspendu aux lèvres du Commissaire : comment va-t-il s’en sortir ? Les collègues Espagnol et Portugais sont dans leurs petits souliers. Sans tourner autour du pot, le Commissaire annonce de but en blanc qu’après une analyse détaillée des budgets ibères et lusitaniens, la Commission européenne réunie en collège exceptionnel a unanimement décidé de faire preuve de fermeté et de mettre aux élèves De Guindos et Centeno un “zéro au crayon de papier”. Stupeur et confusion dans la salle. Les membres du service juridique, pris de panique, feuillettent frénétiquement les traités européens, à la recherche de la base juridique de cette nouvelle arme dans l’arsenal de la Commission.

Le Président de l’Eurogroupe, apparemment de mèche, prend le relais pour expliquer qu’à ce stade Madrid et Lisbonne peuvent éviter le redoublement si des efforts supplémentaires sont fournis à la rentrée : réduction du déficit d’ici à l’automne, cahier de vacances Passport tout le mois d’août, et liste de fournitures scolaires revue à minima. Le Commissaire enfonce le clou en jetant un “bye bye le cartable dernier cri”, avec sur le visage un mauvais plaisir évident. Clairement, il a mal digéré la finale de l’Euro dimanche dernier.

22h42 - Sixième tour de table (kilomètre 38)

L’Allemand insiste pour que l’on lâche la grappe de l’Espagnol et qu’on se concentre sur la Grèce – solidarité de parti oblige. Il ne m’a pas encore été donné de livrer la position de la Lestonie. Les échanges se concentrent autour du Français, du Grec, de l’Allemand et du Néerlandais. Bref, pour le moment je phasme. L’Allemand met l’accent sur les risques de délocalisation vers la Bulgarie et la Macédoine en cas d’augmentation, par Athènes, de la pression fiscale sur les PMEs. Un long silence s’ensuit. L’ambassadeur se prend la tête entre les mains.

“- (Keskyiispäës à son ambassadeur) Qu’y-a-t’il ?
- L’Allemand a fait une erreur grave.
- Quoi, le coup des PME c’est pas vrai ?
- Si, si, mais il a dit “Macédoine”. Le Grec n’en espérait pas tant. Maintenant il va lire toutes les résolutions des Nations Unies sur l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine. On vient de se manger deux heures là, Monsieur le Ministre…”

23h57 - Sixième tour de table, toujours (point de côté)

Superbe Philippidès des temps modernes, le Grec, increvable, entame la lecture des considérants de sa 55ème résolution des Nations Unies. A ce moment-là ma batterie de téléphone me lâche – pas prévu qu’on y soit encore à 23h moi.

“-Vous n’auriez pas un chargeur d’Iphone 5 ambassadeur?
- Désolé Monsieur le Ministre, je suis sur Iphone 4.
- Mince.
- Mais demandez aux Maltais, ils sont équipés. Ils jouent à Candy Crush en réseau avec les Chypriotes d’habitude. Vous pouvez les trouvez vers le…
- Oui, oui, entre la machine à café du 8ème et le canapé noir, là où le Wifi indique trois buchettes, je sais, je sais. Merci.”

00h13 - Juste en dehors de la salle de négociation (accélération)

Mon approche auprès des moyens et petits États n’ayant fonctionné que modérement, je me rabats sur la Commission européenne. “Garante de l’intérêt général”, elle a au moins l’obligation de m’écouter, pensé-je. Le Commissaire en charge des affaires économiques est un Français. Grand pays, la France. Pas un allié naturel. L’approcher dans sa langue. Il appréciera. Les Français sont comme les amateurs de latin: ils aiment qu’on s’intéresse encore aux choses rares.

Il est sorti de la salle de négociation il y a un petit quart d’heure. Je me lève et pars à ses trousses.

Le voilà ! Il se tient un peu à l’écart, sûrement pour protéger son intégrité dans la bataille entre États qui fait rage. Il est là, assis de dos, seul. Je m’approche.

00h14 - Même endroit (surplace)

Dilemme. Réveiller le Commissaire ou le laisser dormir ? Le mettre de mauvais poil, c’est perdre mes chances de me faire un allié. Mais laisser filer cette occasion d’un rapport direct et personnel, ça non ! Vite, vite, une idée.

Eurêka ! Faire sonner mon téléphone et feindre un coup de fil important avec la capitale. Ouh, bougrement intelligent ça, Ebe, bougrement intelligent !

(A haute voix et près du Commissaire.)
“JAH. EI. MA EI KUULE HÄSTI. KUIDAS?

(Le commissaire français violemment tiré de sa torpeur.)
- Mmmfpff… mouhein ?
- Oh, toutes mes excuses Monsieur le Commissaire. Ebe Keskkyispaës, nouveau ministre lestonien…”

00h18 - A quelques mètres de là (équipe technique)

Un contact perso avec le Commissaire, ça alors, Très bon coup, Ebe, très bon coup. Et puis, formidable ce commissaire. Un homme fin, comme tous les Français d’ailleurs. Redoutable négociateur néanmoins. Impénétrable. Un sphinx. C’est pas compliqué, pas un seul moment il ne m’a regardé dans les yeux pendant que je lui parlais, le regard toujours par-dessus mon épaule, comme s’il pensait au coup d’après, physiquement présent mais mentalement déjà dans la rédaction des conclusions de la soirée. Fort le type.

(S’approchant de l’ambassadeur qui l’avait suivi hors de la salle du Conseil.)
“- Ambassadeur, je viens de m’entretenir avec le Commissaire français, juste là. Il m’a à la bonne, c’est moi qui vous le dis. (Entendant un petit chuintement dans le fond.) Pourquoi votre petite stagiaire sanglote-t-elle comme ça ?
- Le commissaire ne la quitte pas des yeux depuis le début de votre entretien. Il a, comment dire, un regard très… pénétrant. Elle a eu très peur que vous soyez en train de négocier un délai pour la baisse de notre déficit par le biais de mesures non-conventionelles.”

01h58 - Salle du Conseil - sprint final

Dix heures et 50.000 points Candy Crush plus tard, le tour de table arrive enfin à la Lestonie. Encore une prise de parole du Slovaque et c’est à moi. L’ambassadeur me tire la manche. Il va me faire foirer mon intervention, à tous les coups !

“- Monsieur le Ministre ?
- Qu’est-ce que vous me voulez vous ? Voyez bien que ça va être mon tour là !
- J’ai réglé le problème du tréma sur votre cavalier.
- (Le visage du Ministre s’illumine. Politico ne fera pas ses choux gras de cette bévue.) C’est vrai ? Fantastique ! Quand je pense que notre commissaire, Albert Kuñardocz, a dû attendre trois mois pour avoir son tilde...
- Votre cavalier est à l’impression. Une question de minutes.”

(Du fond de la salle s’élève la voix grave du président de séance)
“- Quelle est la position de la Lestonie ?”

Les 17 ministres se tournent vers moi, les yeux de l’Europe sont braqués sur moi. Mince ! Pas entendu la question. J’attrape maladroitement mon casque de traduction et laisse échapper une oreillette qui me revient violemment dans l’oeil.

(L’interprète lestonien.) “….pourcent sur les trois années qui viennent. Dans ces conditions la Lestonie se satisfait-elle de l’accord sur le surplus primaire hellène ?”

Zut, juste le dernier bout de phrase. Et juste le truc primaire avec lequel l’ambassadeur me rabâche les oreilles depuis mon arrivée et auquel je n’ai rien compris. D’ailleurs, il a les yeux rivés sur moi comme les jeunes parents pleins d’espoir qui attendent que leur bambin sorte son premier mot. Mais rien ne sort de la bouche de l’enfant prodigue.

Lui filer le micro ? Aveu d’échec. Faire répéter et passer pour un incompétent ? Pas question. Mettre mon veto ? Audacieux mais prématuré. Misère, que faire ? La chaleur m’envahit, on frôle les 45 degrés sous ma chemise de polyester. Ma peau fine d’homme du grand Nord se mâtine de pourpre. L’Europe est suspendue à mes lèvres. Mon hésitation coûte surement déjà des milliers d’euros sur les marchés asiatiques. L’ambassadeur me tire la manche. On apporte un cavalier avec mon nom correctement orthographié ! J’explose !

“- Jah !”

Le Président de séance résume la situation : “Compte tenu du non-paper français et du grognement du ministre Allemand, je constate un consensus sur la question.”.

02h35 - Conférence de presse (remise des médailles)

Après quelques accolades d’usage et échange de cartes de visite, mon premier Eurogroupe s’achève. Mon précieux allié Maltais me rattrape dans l’ascenseur.

“- Ebe, je ne te trouve pas sur Facebook, c’est bien “Keeskiispaës”, c’est juste ?
- Keskiispaës… voilà… non, tréma-accent… voilà celui-là. Parfait.
- Ok super. Ecoute, on va à l’afterwork avec les stagiaires de Goldman Sachs, si tu veux venir, t’es le bienvenu !”

Rempli de l’émotion d’avoir participé à l’exercice du pouvoir européen, électrifié par les photographes et les caméras, je monte d’un pas décidé sur le podium pour la conférence de presse. L’ambassadeur me rattrape par la manche.

“- Monsieur le Ministre ! C’est la conférence de presse du Commissaire.
- Mais nous, nous ne communiquons pas avec la presse ?
- Ah si : nous, nous faisons un tweet. Parfois, nous avons un “like” d’un journaliste irlandais ou chypriote. Il est même arrivé que nous ayons un encart dans une dépêche de l’Agence Europe !”

Le Commissaire se met à répondre aux journalistes avec sa belle voix grave et son charmant accent français, distribuant la parole avec aisance. Les questions s’enchainent. Réponses articulées, statistiques détaillées, sentences définitives : impressionnant. Je note cependant que le commissaire ne répond à aucune des questions posées. L’ambassadeur :

“ - Monsieur le Ministre, comprenez bien que le Commissaire ne peut tout de même pas répondre sur le champ à n’importe quelle question des journalistes ! Vous connaissez les journalistes... Non, les questions ne sont que des prétextes pour que le Commissaire lise ses éléments de language. Regardez comme il ouvre un nouvel onglet de son porte-document pour chaque thème. Ce n’est que par hasard que les réponses peuvent correspondre aux questions.”

J’observe, fasciné, la maîtrise avec laquelle le Commissaire trouve immédiatement la page avec les éléments de language correspondant au thème de chaque question : un vrai pro. Chaque journaliste a le droit à une belle explication du jugement porté par la Commission sur les réformes menées dans son État Membre. Je demande à l’ambassadeur :

“- Dites-moi, Toom, je note que tous les pays sont considérés par le Commissaire comme étant “broadly compliant” avec les recommandations de la Commission.
- En effet, Monsieur le Ministre, il y a un barème. “Compliant” veut dire : ils ont fait des réformes qui ne sont pas sans lien avec les recommandations. “Broadly compliant” : ils ont fait des réformes, n’importe lesquelles. “At risk of non-compliance” : ils ont fait le contraire de ce qui était recommandé.
- Et “non-compliant”, ça existe ?
- “Non-compliant”, c’est réservé au cas où le pays en question a dénoncé le traité et amassé des troupes à la frontière belge.”



Les Grecques
Collectif de bas-fonctionnaires européens


mardi 5 juillet 2016

Mon premier Eurogroupe - la suite

Le tout nouveau ministre des finances de la jeune république lestonienne, Ebe Keskyiispäës,  participe à son premier Eurogroupe. Après une première prise de contact difficile, le voilà au cœur du sujet, dans la grande salle du Conseil, pour une négociation marathon. Récit d'une course haletante.
 
14h29 - Grande Salle du Conseil  (starting blocks)
 
Trouver sa place autour de la grande table européenne, c’est comme débarquer dans un mariage où l’on ne connaît personne. Malgré le sentiment de confiance et de majesté que devrait inspirer le complet neuf acheté pour l’occasion, l’embarras le dispute à la gêne. On s’approche timidement des invités en feignant de reconnaître des visages, on bafouille des banalités. Le “vous êtes un ami de la mariée ou du marié ?” devient “Et vous alors, vous êtes plutôt colombe ? plutôt faucon ?”. À l’Eurogroupe comme au mariage, on sait qu’on est là pour un bout de temps. Si on n’est pas chanceux sur le placement à table, ça peut sacrément rallonger l’affaire. Anxieux, je fais le tour de la table les yeux rivés sur les cavaliers de présentation où sont inscrits le noms des grands argentiers de l’Europe.
 
“Sapin... non, Schäuble... non, De Guindos... non… (Se tournant vers Toom Töm, l’ambassadeur lestonien à Bruxelles dont la  réputation de géolocalisateur n’est plus à faire :) À votre avis Toom, on est placé comment ? Par ordre alphabétique, par contribution au budget européen ou chronologiquement, par date d’adoption de l’euro ?
- Ah, ça Monsieur le Ministre, c’est comme les présidences tournantes du Conseil ou le tirage au sort de la Coupe du monde : à l'approche du jour J, on demande à des gens en costume sombre de plonger une main innocente dans un grand bol en verre, et chacun croise les doigts. Avec un peu de chance vous êtes à côté de l’Allemand... (À ces mots le Ministre imagine déjà la photo en première page du Tallnius Star et le titre qui va bien : “Schäuble/Keskyiispaës, un duo pour l’Euro”)... mais votre prédécesseur était au fond là-bas, en bout de table avec le Slovène... (Le ministre étouffe un cri de mécontentement)… moins exposé, certes,  mais tout prêt de la fontaine d’eau !
 
(Le ministre continue son tour de table en direction de la fontaine d’eau, toujours à la recherche de son nom.)
- Moscovici, toujours pas, Djisselblöem, non. Noonan, non plus. Ah ! Keeskyisp…. (S’arrêtant soudainement.)
-  Un souci Monsieur le Ministre ? Vous êtes tout pâle.
- (Se tournant lentement vers son ambassadeur, le visage figé.) C'est une blague ? "Keeskyiispaės", avec un point suscrit ! C’est Keeskiyspaës, bordel, pas Keeskiyspaės… Ils sont capables d’écrire "Dijsselbloem" correctement et ils me plantent sur un tréma. Les sagouins. (Les pommettes cramoisies.) Démerdez-vous pour me changer ça, Toom ! J’ai entendu qu’Euractiv Lestonie était dans les parages, c’est un coup à foutre en l’air mon plan com'.
 
14h34 -  Premier tour de table  (‘prêt, feu, go !’)

La bataille s’engagea et, d’emblée, le Grec attaqua fort. Après un cours magistral sur l’élasticité des prix, le niveau de la dette et ses liens avec les fluctuations des taux d’intérêts, il évoqua la dette de guerre des nazis. Voyant que l’argument faisait mouche, il insista. Car ce n’était pas tout : à Athènes, personne n’avait oublié l’affaire de la caissette en bronze ayant appartenu à Périclès, que les hordes Wisigothes avaient volée lors du deuxième sac de Rome.

Souple et combatif, l’Allemand répondit en évoquant l’impact de la baisse du pétrole sur l’échelonnement des remboursements de la dette grecque. Conscient de l’impact de la digestion sur l’attention de son homologue portugais, il en profita pour mettre en cause la lenteur de la réforme de l’administration grecque et balança une pichenette sur l’absence de cadastre. Puis cédant à l’enthousiasme de son propos, il fit observer que la Grèce n’aurait jamais gagné l’Euro 2004 sans  le talent de son entraîneur allemand Otto Rehhagel. Et provoqua le réveil soudain du Lusitanien Joao Pinto Da Cunha Dos Santos Videre.

La tension était tout d’un coup montée d’un cran. L’Euro, c’est sacré. L’Allemand le savait, lui qui avait demandé sa 4ème femme en mariage dans les minutes qui suivirent le but d’Oliver Bierhof, un soir de juin 1996.

Le Français essaya de jouer le trait d’union entre l’Allemagne et la Grèce. A ses yeux, si l’on pouvait émettre des doutes sur les méthodes de calcul du déficit structurel de la Commission européenne, on pouvait tout autant s’interroger sur la victoire surprise des Grecs lors de l’Euro 2004. Pour asseoir sa légitimité, il rappela très à propos que la France était alors tenante du titre. Il savait le détail d’importance, lui qui avait lancé la campagne pour le « OUI » à la Constitution européenne à la veille du quart de finale contre la Grèce, persuadé que Zidane lui porterait bonheur.

L’Italien vint en appui de la France pour ajouter que les doutes de son ministère s’épaississaient aussi sur le calcul de la croissance potentielle. Il expliqua qu’ils reposaient sur le NAIRU que la Commission surestime scandaleusement, mais exprima aussi ses doutes sur la façon dont la France avait arraché la victoire quatre ans auparavant. Il n’en démordait pas, lui qui avait ouvert un spumante 1979 à la 88ème minute, alors que son pays menait encore 1-0.

L’Espagnol intervint en renfort de la Commission, pour défendre la solidité de ses analyses en matière de finances publiques (il est vrai que l’Espagne n’avait jamais eu à se plaindre d’un excès de rigidité dans ce domaine). Il ajouta que, même discrédité, le gouvernement espagnol était encore aux manettes jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement et que, même disqualifié, tant que le championnat d’Europe n’était pas fini, la Roja était encore tenante du titre. Tiki-taka, et toc !

 

Figure 1 : Otto Rehagel, entraineur Allemand de la sélection hellène (2001-2010)
« Muscle ton budget Alexis, muscle ton budget ! Sinon tu vas au devant de grandes déconvenues ! »

 
 Je me sentais à l’aise pour parler de l’impact de l’augmentation du prix du gaz sur les politiques budgétaires. Je renonçais cependant à prendre la parole : la Lestonie ne s'était qualifiée ni à l’Euro 2004, ni à l’Euro 2016.

Dans tous les cas, le Président leva la séance pour faire retomber la pression.

 
16h42 - Machine à café du Conseil (premier ravitaillement)

Mon collègue Ministre des affaires étrangères, Ala Takk, m’avait donné trois tuyaux avant mon départ pour Bruxelles: 1) avoir toujours un pin’s étoilé des fédéralistes européens pour gagner les faveurs des diplomates belges, 2) se faire donner l’adresse des bons restos sur Bruxelles et 3), surtout, surtout, surtout,  mettre à profit les pauses.

Pendant les pauses l’atmosphère est moins guindée, petits et grands se mélangent, anciens et nouveaux  se confondent, riches et pauvres s’amalgament – car, en effet, c’est la dure loi de la nature, quelle que soit la taille de sa population ou le poids en PIB du pays qu’il représente, quelle que soit sa couleur politique, qu’il vienne d’un petit ou d’un grand État Membre, qu’il soit novice ou chevronné, un ministre a toujours, tôt ou tard, besoin de pisser.

La première pause ayant été décrétée, la recherche d’alliés potentiels commença. Bien sûr il ne fallait pas être trop ambitieux, essayer de sympathiser avec la France ou l’Allemagne, c’est voir trop gros. Le Portugal peut-être, pays de taille moyenne ? C’était le meilleur moyen de se griller avec le Grec. L’émotion du premier tour de table était encore trop présente. Pas judicieux.

Un coup d’œil à gauche, un coup d’œil à droite. Trouvé ! Le Luxembourg ! Le Luxembourg, mais c’est bien sûr, 560 000 habitants, même pas un vrai pays, un duché. Candidat tout trouvé pour une alliance des minuscules, me disais-je. C’était sans compter sur l’arrogance de cette Ville-État dont les représentants se prennent pour les Médicis, parce qu’ils ont présidé l’Eurogroupe dans le passé.

N’écoutant que mon courage, je chargeais le Luxembourgeois comme un taureau de combat. Une première approche en direction du ministre qui fait volte-face. Olé ! Une deuxième approche, il sort son téléphone. Olé ! Troisième tercio, je tente de m’intercaler entre lui et le Français, mais il se tourne vers le Belge et converse en néerlandais. Olé ! Je m’éloignai la langue pendante, la sueur me rongeant les paupières, éblouit par l’unique rayon de soleil Bruxellois depuis mon arrivée. Alors que je désespérais de l’effleurer de ma corne, le Luxembourgeois eut la mauvaise idée de se diriger vers les toilettes. Erreur, coincé dans les burladeros ! Tête baissée, je charge. Il me fixe. Plus d’issue. Et alors que je m’apprête à lever la tête à l’impact, il se lance dans une danse de matador en trois temps : “vous êtes le Lithuanien? Tac ! J’a-do-re Riga. Tac ! Le président de séance nous appelle mon vieux, parlons-nous plus tard. Estocade !

Sonné, je retrouvais néanmoins du réconfort et un soutien de taille auprès du ministre maltais. Un chic type. Il me montra les coins du bâtiment où le Wifi prend le mieux.
 
18h33 - Troisième tour de table (kilomètre 21)
 
Débat intense sur les chocs asymétriques, la résilience du système bancaire en période de taux faibles et qui de la Grèce ou la Bulgarie a le meilleur yaourt.
 
19:48 - Dîner (Deuxième ravitaillement)
 
Pour détendre l'atmosphère et rigoler un peu, le Président de séance proposa de discuter à table des “recommandations spécifiques par pays” de la Commission.
 
L'entrée arriva, et le Roumain se lança, en roumain, dans une tirade sur les polices de caractères utilisées par la Commission dans ses documents. Je notai que l'ambassadeur n'écoutait pas l'interprétation.
- Vous parlez roumain, Toom ?
- Non, monsieur le Ministre, mais quand je mâche avec le casque sur les oreilles ça fait scrounch, scrounch. Désagréable. Et puis les recommandations de la Commission, vous savez...
- Non, je ne sais pas justement. Qu’est-ce que c’est que ce machin ?
- Monsieur le Ministre, laissez-moi vous faire un topo. (L’ambassadeur traçant un schéma sur un bout de papier sans importance.) Voilà, vous avez la hiérarchie des normes européennes (scratch, scratch). En haut, les “règlements”(scratch, scratch), contraignants. Au milieu, les directives (scratch, scratch), embêtantes. Tout en bas de la pyramide, les “communications” (scratch, scratch), ça, c’est du vent.
- Et les “recommandations” alors? Où sont les recommandations dans la pyramide ?
- Ce sont les hiéroglyphes. (scratch, scratch, scratch, scratch, scratch, scratch)
- Les hiéroglyphes?
- Oui, (L’Ambassadeur prenant son schéma à deux mains, inclinant la tête de trois-quarts :) Voyez, personne n’y comprend rien, c’est décoratif et ça occupe les experts.
- C’est absurde !
- Oui.
- Et on fait ça chaque année?
- Oui, chaque année.
- Mais enfin, la Commission, ce sont des experts, des pros, s’ils nous aident à trouver les petits chemins de la croissance pour retrouver l’autoroute du plein emploi, on a plutôt intérêt à les écouter, non ?
- Ah, monsieur le Ministre, ça c'est dépassé... Maintenant on leur dit en avril ce qu'on compte faire de toute façon et ils nous “recommandent” de le faire en effet au mois de juin. Win-win, quoi.
- C’est effarant !
- Effarant, mais ça arrange tout le monde.

Figure 2 : Non-paper lestonien de l’Eurogroupe du 6 juillet 2016, maison de l’Histoire européenne, Parc Leopold.
 
- Et c'est pareil pour tous les États membres ?
- Ah non, pas pour le Danemark, Monsieur le Ministre.
- Ah! Pas dans l’Euro le Danemark! Pas-dans-l’Eu-ro! (Affichant la mine réjouie de l’élève qui a bien appris sa leçon.)
- Non, non, ils le font pour tout le monde, euro ou pas, mais pour le Danemark c’est spécial : si la Commission conseille aux Danois de faire quoi que ce soit, le gouvernement sera politiquement obligé de faire le contraire. Chatouilleux, les Danois. La Commission le sait, et leur mitonne donc des recommandations totalement floues, sans le moindre contenu : un vrai travail d’orfèvre.
- Mais alors, pourquoi est-ce qu’on leur fait des recommandations ?
- Pour qu'ils soient traités comme les autres, Monsieur le Ministre : principe d’égalité, pas de discriminations.
- (Prolongeant un soupir.) Enfin, cette année, ils feront l’économie des recommandations au Royaume-Uni...
- Ah, non, non, c’est toujours au menu. L’Union a perdu un État membre, pas le sens de l’humour.


 
Les Grecques
Collectif de bas-fonctionnaires européens