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lundi 12 septembre 2016

En attendant Juncker


Cette semaine nous vous proposons un extrait (très) légèrement modifié d'une pièce de Samuel Beckett, qui, en dépit de la concurrence que lui font nos collègues bureaucrates, reste l'un des maîtres de l'absurde. Dans En attendant Godot (pièce rédigée en français par un anglophone, l'inverse de ce qui se pratique au Berlaymont), Beckett explore la vacuité de l'existence, l'éternel recommencement, l'attente vaine de ce qui est à venir et qui n’est pas encore advenu.


***

Le décor : Strasbourg, au siège du Parlement européen
Les personnages : deux citoyens européens, Estragon et Vladimir.

Estragon, essaie de rentrer dans l’hémicycle mais trouve porte close. Il s’y acharne à deux mains, en ahanant. Il s’arrête, à bout de force, se repose en haletant, recommence.

Entre Vladimir.


ESTRAGON (Renonçant à nouveau.)
Rien à faire.

VLADIMIR
Je commence à le croire. (Il s'immobilise.)

ESTRAGON
Allez, aide-moi à ouvrir cette saloperie


VLADIMIR
Qu’est-ce que tu fais ?

ESTRAGON
J’essaye de pénétrer dans l’hémicycle.

VLADIMIR
Impossible.

ESTRAGON
Pourquoi ?

VLADIMIR
Menace terroriste.

ESTRAGON
Saleté d’Europe !

VLADIMIR
Ah ! Voilà l’homme tout entier, s’en prenant à l’Europe alors que c’est son pays le coupable.

(Silence.)

ESTRAGON
Et si on se repentait ?

VLADIMIR
De quoi ?

ESTRAGON
D’être unis ?

(Vladimir part d’un bon rire qu’il réprime aussitôt en portant sa main au ventre, le visage crispé.)

VLADIMIR
On n’ose même plus rire.

(Silence. Ils marquent une pause.)

ESTRAGON
Allons-nous-en.

VLADIMIR
On ne peut pas.

ESTRAGON
Pourquoi ?

VLADIMIR
On attend Juncker.

ESTRAGON
C'est vrai. (Un temps.) Tu es sûr que c'est ici ?

VLADIMIR
Quoi ?

ESTRAGON
Qu'il fera son discours sur l'état de l'Union.

VLADIMIR
Il a dit au siège du Parlement européen. (Pensif.) Tu en connais d'autres de sièges du Parlement ?

ESTRAGON
(Un temps.) Oui. Deux.

(Ils marquent un pause, songeurs.)
 

VLADIMIR
Bon, nous sommes là à présent.

ESTRAGON
Il devrait être là.

VLADIMIR
Il a dit que c'était la Commission de la dernière chance, la Commission politique.

ESTRAGON
Et s'il ne vient pas ?

VLADIMIR
Nous reviendrons demain.

ESTRAGON
Et puis après-demain.

VLADIMIR
Peut-être.

ESTRAGON
Nous sommes déjà venus l'année dernière, avons-nous vu la Commission politique ?

VLADIMIR
Non, nous avons vu la Commission de la dernière chance la dernière fois.

ESTRAGON
Détrompe-toi, nous avons vu la Commission de la dernière fois la dernière fois.

VLADIMIR
Ce n’est pas la même ?

ESTRAGON
Ma foi, je ne sais plus... (Se fâchant.) Pour jeter le doute, à toi le pompon.

VLADIMIR
Pour moi, nous étions ici, mais il y avait la Commission de la dernière chance.

ESTRAGON
Et c’est quand la dernière chance ?

VLADIMIR
Bof.

ESTRAGON
Alors, que faire ?

VLADIMIR
Ne faisons rien. C’est plus prudent. Attendons de voir ce qu’il va nous dire.

ESTRAGON
Qui ?

VLADIMIR
Juncker.

ESTRAGON
Voilà.

VLADIMIR
Attendons d’être fixés d’abord.

ESTRAGON
Je suis curieux de savoir ce qu’il va nous dire. Ça ne nous engage à rien.

VLADIMIR
Qu’est-ce qu’on lui a demandé au juste ?

ESTRAGON
Tu n’étais pas là ?

VLADIMIR
Je n’ai pas fait attention.

ESTRAGON
Eh bien... rien de précis.

VLADIMIR
Une sorte de prière ?

ESTRAGON
Voilà.

VLADIMIR
Une vague supplique ?

ESTRAGON
Si tu veux.

VLADIMIR
Et qu’a-t-il répondu ?

ESTRAGON
Qu’il verrait.

VLADIMIR
Qu’il ne pouvait rien promettre.

ESTRAGON
Qu’il lui fallait réfléchir.

VLADIMIR
A tête reposée.

ESTRAGON
Consulter sa famille.

VLADIMIR
Les commissaires.

ESTRAGON
Ses amis.

VLADIMIR
Les chefs de gouvernements.

ESTRAGON
Avant de se prononcer.

VLADIMIR
C’est normal.

ESTRAGON
N’est-ce pas ?

VLADIMIR
Il me semble.

ESTRAGON
A moi aussi.

(Silence.)

VLADIMIR
Qu'est-ce que tu as ?

ESTRAGON
Je n'ai rien.

VLADIMIR
Moi je m'en vais.

ESTRAGON
Moi aussi.

VLADIMIR
Où irons-nous ?

ESTRAGON
Pas loin.

VLADIMIR
Si si, allons-nous-en loin d'ici !

ESTRAGON
On ne peut pas.

VLADIMIR
Pourquoi ?

ESTRAGON
Il faut revenir demain.

VLADIMIR
Pour quoi faire ?

ESTRAGON
Attendre Juncker. La Commission politique.

VLADIMIR
C'est vrai. (Un temps.) Il n'est pas venu ?

ESTRAGON
Non.

VLADIMIR
Et maintenant il est trop tard.

ESTRAGON
Oui, c'est la nuit.

VLADIMIR
Alors on y va ?

ESTRAGON
Allons-y.

(Ils ne partent pas. Ils n’invoquent pas l’article 50.)

3 commentaires:

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