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jeudi 20 octobre 2016

Le Nom de l'alose #1 - L’Assemblée du crime


 

 Les Grecques se font éditeurs et vous proposent un feuilleton dont un épisode vous sera présenté chaque semaine. Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence. 

 
En cette année 2016, où commence mon récit, l’Union était encore composée de 28 États, chacun en proie aux troubles et au désordre, tous incapables de peser sur les affaires d’un Monde qui allait inexorablement de l’avant. Les Vingt-Huit, comme on disait alors, étaient divers en taille mais également remplis de nostalgie pour leurs splendeurs passées. Les appareils étatiques, pourtant perclus de rhumatismes bureaucratiques, donnaient encore l'apparence du lustre à quelques habiles qui, une fois tous les cinq ans, parvenaient à force de malice à ravir le pouvoir à la faveur d’une élection. L’Union européenne, cette cathédrale baroque, tenait encore debout face aux vents terribles et tumultueux de la révolte et du changement qui se levaient. Robuste et imposante en apparence, sa nef était en réalité vide, son clergé de peu de foi.
 
Cette Europe que l’on disait partout, on ne la trouvait, à vrai dire, nulle part. Ossifiée, engluée, étouffée, c’est à Bruxelles qu’on l’observait le mieux. Les grands paquebots de verre et d'acier du quartier européen n'avaient pas d'âge : leur modernité témoignait du manque d'ancrage historique des institutions européennes tandis que la pusilanimité de leur architecture laissait voir leur refus obstiné d'exprimer la tension vers l'avenir des avant-gardes. Ils abritaient des procédures longues, inflexibles et implacables, s'écoulant goutte à goutte, sans hâte. Il fallait alors beaucoup d'imagination pour se figurer ce que le projet européen avait été à ses débuts : une frêle pousse choyée « au prix de tant de peines et au milieu de tant d'espoirs ». L'urgence à faire l'unité, l'ardeur à déblayer les décombres de l’ordre européen ravagé par les horreurs du XXème siècle s'étaient, peu à peu, changées en routine administrative. La tige avait laissé place à un tronc, la plante avait commencé à porter des fruits et à faire de l'ombre. Et pourtant, les prodromes des catastrophes à venir pointaient déjà : une grande mélancolie s'était emparée des Européens. Je ressentais en moi-même cette torpeur, sans pouvoir cependant me l'expliquer.
 
J’en fus tiré brusquement par une suite de chiffres et de lettres : 92/43/CEE. Pour le commun des mortels cette combinaison n'évoque rien. Et pourtant, elle transforma ma vie, ainsi que celle de toutes celles et ceux qui eurent le malheur de croiser son chemin en cette sanglante année 2016.
 
Mon nom est Adrien Dulait. Au soir de ma vie, alors que la vigueur de la jeunesse m’a depuis bien longtemps quitté, j’ai cru bon de témoigner des sombres événements qui ont marqué le début de ce siècle, afin que les générations futures puissent savoir ce qu’était l’Europe à cette époque lointaine où elle était encore unie. Une époque paisible. Un monde révolu, que les plus jeunes peinent à imaginer.
 
Après un parcours scolaire ordinaire, j’avais, pendant cinq ans, appris tout et rien sur les bancs de Sciences Po. Un Erasmus dans une université italienne m'avait tiré de mon déterminisme, aussi bien social que national, et avait fait de moi un 'profil européen' voué aux stages peu rémunérés dans les cabinets de lobbying, industrie alors florissante. Ce fut donc sans y réfléchir vraiment que j'élus domicile à Bruxelles. Pas assez chanceux pour décrocher un poste au sein de la prestigieuse Commission européenne, pas assez bosseur pour faire une carrière diplomatique, c'est tout naturellement vers le Parlement européen que je me dirigeais pour épouser la carrière d'assistant parlementaire. La directive 92/43/CEE entra dans ma vie un mercredi de janvier, à 17h, quand l'eurodéputée pour qui je travaillais alors se vit attribuer la charge d'en instruire la révision.
 
« Alors ?, lui demandai-je.
— Alors c'est dans le sac : premier rapport ! me répondit-elle sans pouvoir retenir un sourire de fierté.
— Excellente nouvelle, Sandrine. C'est le dossier qui va nous lancer dans cette mandature.
— Oui, enfin, c'est surtout le dossier qui va me relancer dans le classement des députés. Je suis combientième là ?
— 256e.
— Punaise, 256e ! On est près de 300 députés dans cette maison ?
— 751 pour être exact, Sandrine.
— … »
 
Sandrine Dufleur était une jeune eurodéputée française, encartée chez les verts. Les problèmes de la planète ne l’empêchaient pas de dormir, mais, s'étant cassée les dents aux Jeunesses Socialistes, elle avait jeté son dévolu sur le parti « Humanité Écologie et Verdissement». HEV était une énième recomposition du parti écologiste français qui, à l’image du climat, ne cessait de changer. Sandrine tenait là un excellent calcul politique. Son raisonnement était implacable : être vert ça ne mangeait pas de pain, cela ouvrait la porte sur des ministères et cela laissait ouverte la possibilité de bifurquer à tout moment. A la faveur d’un remaniement ministériel visant à un ajustement fin et subtil des rapports de force dans la majorité, Sandrine avait été nommée sous-secrétaire d’État au transport fluvial, ce qui lui avait permis de se constituer une petite notoriété. Les communicants d’HEV avaient convaincu la direction du parti que son nom à connotation florale serait un ajout utile à la liste pour les élections européennes de 2014. Mais comme souvent dans ce parti imprévisible, un vote des militants l’avait reléguée en 3e position, a priori non éligible. C’était sans compter sur un très bon score des verts en Rhône-Alpes après une explosion à la raffinerie de Feyzin, et sur démission de la tête de liste suite à une sombre affaire de mœurs dans une grande enseigne de jardinage dont il est préférable ici de taire le nom. En vertu de la charte d’HEV, Sandrine était contrainte de démissionner du gouvernement et d’accepter son poste de député. C’est donc par un concours de circonstances qu’elle avait atterri à Bruxelles, à l’été 2014. Elle avait initialement quelque peu négligé son mandat européen et, un an et demi après les élections, elle s'inquiétait de son bilan, de « sa trace dans l'Histoire », et, accessoirement, de sa réélection.
 
Ce mercredi 20 janvier 2016, à la suite d’une réunion des coordinateurs politiques de la commission de l’Environnement du Parlement européen, Sandrine venait d'être désignée « rapporteur » pour la révision de la directive 92/43/CEE concernant la conservation des habitats naturels ainsi que de la faune et de la flore sauvages, plus connue sous le nom de directive « Habitats ».
 
C’était le premier rapport que nous prenions dans cette législature, l’excitation était à son comble. De mon côté du moins. Sandrine modéra vite mon enthousiasme : « Tu sais Adrien, c'est une révision technique, pas de quoi s'affoler. Un détail, une modif’ dans les annexes : il n’y a qu’un article. Enfin, moi, ça va me rendre “identifiable”, d’après Juju. »
 
Juju, de son vrai nom Julien Marchet, était conseiller politique chez les verts et porte-parole du groupe au Parlement européen. Ancien cadre du mouvement étudiant anarcho-écologiste, il s’était lancé dans un doctorat sur la sociologie politique du Larzac à l’université de Nanterre, doctorat dans lequel il tentait une déconstruction anthropologique de l’archéologie des dispositifs spatiaux post-urbanistiques dans la commune de Lodève (si ma mémoire est bonne). Puis à 32 ans, alors qu’il finissait sa thèse, cet ancien foucaldo-maoïste au physique de Petit Prince avait décidé de s’éloigner du monde « éthéré et petit bourgeois » de l’université pour se « frotter aux réalités du terrain » en se consacrant au militantisme. D’abord chez Greenpeace, puis chez les verts. Il était de tous les tractages, de toutes les AG, de toutes les réunions de sections. A la grande époque, on était certain de le trouver à chaque contre-sommet, à chaque village alternatif « G8 illégal », dans chaque Zone à Défendre. Il avait rencontré José Bovin dans le cadre de sa thèse, alors qu’il était venu l’interroger chez lui dans le Larzac. Faucher du maïs OGM ensemble les avait rapprochés, et c’est tout naturellement que José, élu en 2004 au Parlement européen, lui avait proposé de devenir son assistant parlementaire. Avec le temps, la ferveur avait laissé la place chez lui à cette forme de cynisme qu’on rencontre chez les vieux militants. Au bout de deux mandatures dans le sérail, il avait été promu comme porte-parole et conseiller politique chez les verts. Avec les années, il était devenu l’un des principaux piliers du groupe. A 49 ans il avait conservé de sa jeunesse une queue de cheval et une chemise col mao en flanelle : lui, au moins, on ne risquait pas de le confondre avec les conseillers politiques de droite.
 
Juju avait conseillé à Sandrine de se mettre sur un dossier un peu technique et ardu en apparence pour travailler son image de bosseuse. C’est lui qui lui avait dégoté la révision de la directive Habitats. La révision d’une annexe sur les espèces protégées c’était un sujet « green » et ça impressionnait le profane. En pratique, il s’agissait d’une directive de trois pages, qui changeait un mot dans une colonne de l’annexe d’une autre directive, mais depuis leur nette diminution de taille après les élections de 2014, les verts devaient se contenter de ce que les grands groupes politiques voulaient bien leur laisser. Et puis, Sandrine avait-elle souligné, « ça comptait pour les statistiques comme n’importe quel autre dossier. »
 
Alors que je te relate ces événements anciens, lecteur, je suis pris d’une grande nostalgie pour la candeur de ma jeunesse : les décennies écoulées depuis ont émoussé mes idéaux. Je n’avais alors que 27 printemps ; j’étais optimiste et passionné. Je répliquai : « Tu sais, Sandrine, la directive Habitats, ce n’est pas à sous-estimer. Placer une espèce sous protection à l'échelle continentale, c'est changer les choses, protéger notre avenir, le tien, le mien, celui de nos enfants. C’est ça l’engagement politique.
— Ouais, ouais, nota-t-elle dubitative, enfin, il faut bien commencer quelque part, et voilà, on aura commencé là. Bon, fais rédiger le rapport par le Secrétariat et réfléchis avec Juju à un plan com’ et des éléments de langage. Moi je file, on a une descente des Champs-Élysée en roller pour les réfugiés climatiques au Sahara occidental. Nicolas Mullot en sera, ça sent l'opportunité photo. Jean-Vincent a fait un selfie avec lui la semaine dernière, à l’event « adopte un arbre », et bien il a eu 300 retweets, comme ça ! Pas intérêt à me louper moi. Allez, à lundi. Tchao tchao ! »
 
Sandrine et moi n'avions pas tout à fait la même conception de l'écologie politique. J'aimais l'écologie, elle la politique. Juju n’en semblait pas affecté le moins du monde. Il est vrai que, pour ce qui le concernait, il avait davantage gardé de son époque Greenpeace le côté « peace » que « green ». Douze ans de Parlement européen avaient quelque peu étouffé sa vibrante passion pour l'action directe. En sortant du bureau, je partageais mes doutes avec lui autour d’une bière.
 
« Fais pas cette mine, Adrien, me dit Juju. C'est une révision technique, mais avec ça, elle peut se placer pour la commission AMIA : tu sais, la commission d’enquête spéciale sur l'amiante. Ça, c'est du lourd.
— Tu parles, répliquai-je, ces commissions à la con ça occupe beaucoup de monde mais pour quel résultat ? Le Parlement n’a aucun vrai pouvoir d’enquête. Tiens, pendant la commission CONS sur le trucage des tests d’émission de microparticules des pneus de vélo, les députés n’ont même pas réussi à rentrer dans le Décathlon de la porte de Montreuil. Ils avaient l’air malin à faire leur conférence de presse sur le parking du Buffalo Grill.
— Ouais, me dit-il, peut-être, mais la commission AMIA, c'est du lourd j’te dis. Onze morts dans les hôpitaux de Paris, rien que l'année dernière. Écoute-moi bien, cette commission extra-spéciale, c'est une opportunité de tribune co-signée avec Nicolas Mullot dans le Pharisien. Sûr. Ça c'est du lancement. »
 
Ce qui intéressait Juju c’étaient les retombées politiques et médiatiques. Il n’avait pas encore lu la proposition de la Commission, et ne semblait pas se préoccuper beaucoup des détails : il voyait dans cette directive un instrument pour faire un coup politique, faire du bruit autour du programme d’HEV. En me mettant au service de Sandrine Dufleur, je voulais, moi, changer le monde, changer les choses. C’était ça, pour moi, le pouvoir Dufleur. Nous tenions maintenant un dossier législatif, du concret, du dur : je voulais y croire. L’ambition de Juju et la mienne, bien que de nature différente, se combinèrent aisément, et nous esquissâmes un projet ambitieux : pourquoi ne pas utiliser cette réouverture de la directive Habitats pour lancer un grand chantier de « réappropriation de la mer par un Plan Marshall pour la faune marine » (proposition numéro 67 du manifeste d’HEV aux dernières élections). Certes, la Commission, dans sa proposition, se limitait à quelques modifications à la marge, mais rien ne nous empêchait d’aller beaucoup, beaucoup plus loin. Juju me demanda si je savais, au moins, quelle était la bestiole que la Commission voulait sauver avec sa proposition. Confus, j’admettais mon ignorance. « Je dois appeler le Secrétariat de la commission de l’Environnement pour avoir les détails du dossier. Mon point de contact est un certain Jürgen, tu le connais ? T’as déjà bossé avec lui ? »
 
Notre conversation fut interrompue par la sonnerie du téléphone portable de Juju. « Allô Sandrine… ouais… Adrien m’a dit pour la révision de la directive Habitats... c’est bon, ça te place pour AMIA… c’est du lourd, AMIA… quoi de neuf sinon ? Ben t’as vu, là, Merkel a changé de position sur le TTIP… ouais… « comprends les préoccupations » elle a dit… ouais... j’ai checké, elle a jamais employé la formule… ouais ben elle est sous pression… les efforts payent... ouais… Sinon j’ai vu ton dernier tweet sur les déchets nucléaires… deux retweets, c’est bien, on passe des messages là… Ah, autre chose : j’ai eu le Secrétariat sur un truc un peu technique en commission Affaires sociales… ouais… Ils veulent ta position sur les travailleurs attachants… ouais… ouais… Je te laisse… loupe pas ton Thalys… allez… bise. »
 
Juju raccrocha. J’étais saisi d’admiration. « Juju tu m’épates, m’exclamai-je, tu n’es jamais pris de court quand Sandrine t’appelle. Moi, elle m’appelle toujours au mauvais moment, quand on vient de se quitter, que j’ai rien à lui dire parce qu’on s’est déjà tout dit.
— L’expérience, petit, l’expérience, me répondit-il avec un rictus. Y a quelques trucs que j’ai glanés au long de ma longue carrière au Parlement européen. Déjà, toujours avoir un bout de papier sur lequel tu écris trois trucs à raconter. Trois histoires, c’est important : moins, ça fait pas bosseur, plus, le député peut pas « imprimer », l’attention des élus baisse très vite tu sais. Trois trucs donc mais attention, pas jetés comme ça. Il faut une structure : 1) un truc d’actu, ça montre que t’as la vista, 2) un truc sur les affaires du Parlement, ça rassure, le député est parti mais la maison est bien tenue, et 3) un truc un peu technique, un peu rebutant, toujours à la fin, pour lui donner envie de raccrocher.
— Bluffant...
— Attends, le timing, ça compte aussi. Un député c’est comme un Tamagotchi géant, ça demande à être nourri toutes les deux heures environ. Mais attention, c’est pas continu. Y’a des moments où le député s’emmerde, inévitablement, et crac, il t’appelle. Là par exemple, j’avais vu Sandrine quitter le bâtiment à 18h40. Bon. Le temps d’aller jusqu’au service de voituriers, elle a croisé des gens, 10 minutes, large. Le trajet en voiture, 15 minutes. Sur ce coup, tu as du pot, elle n’est pas malade en voiture, elle peut regarder son Twitter, son Facebook et ses textos, t’es tranquille. Pour ceux qui ont le mal des transports, c’est le coup de fil, direct. Arrivée à la gare, elle passe chez le marchand de journaux, elle s’achète une bouteille d’eau, une pomme golden et un Granny, et papote avec le marchand de journaux, genre élue proche du peuple. 10 minutes de plus. Mais une fois sur le quai de la gare, le vide. Tu vois, il est 19h15 : elle attend son train, elle appelle. Ça lui permet de purger le stress de la journée, et ça lui évite d’avoir à parler avec un autre député qui attendrait au repère première classe. Donc elle appelle. C’était inévitable.
— Impressionnant, Juju…
— C’est de la logique pure, Adrien : si dans une Assemblée d’élus il y a des assistants, c’est bien qu’il y a des assistés. »
 
A suivre…

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