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mercredi 30 novembre 2016

Episode 7 – Zeitgeist



Précédemment : La députée Sandrine Dufleur est morte d’une étrange intoxication alimentaire. Son assistant, Adrien Dulait, mène l’enquête. Il a rendez-vous avec Sara Palmer, gossipeuse en chef du journal Politicus.


Vous avez manqué le début ?
Episode 1 : L’Assemblée du crime
Episode 2 :
Actio personalis moritur cum persona
Episode 3 : La Ruche
Episode 4 - Chômage technique
Episode 5 - Moi, Président du Parlement
Episode 6 - Homo electus


Episode 7 - Zeitgeist

Beaucoup de choses avaient été dites sur Sara Palmer : pimbêche, arrogante, journaliste par imposture, et, surtout, américaine. Les commentaires désobligeants à son endroit étaient surtout le fait de journalistes qui jalousaient le succès commercial de Politicus, dernier canard arrivé sur la scène Bruxelloise depuis les États-Unis et qui faisait sensation. Le style de Sara Palmer était très personnel. Elle se concentrait sur le ragot plus que sur l’info, et c’était un pari gagnant. Sous sa plume, les acteurs de la scène européenne prenaient tout d’un coup forme humaine : ils avaient leurs travers, leurs petites ambitions, leurs sautes d’humeurs, et, inévitablement, leurs petits tracas intéressaient plus les lecteurs que les communiqués de presse institutionnels.

Ah, vertiges de la jeunesse ! Je doutais à la fois de tout, et de rien. Si elle m’avait proposé ce rendez-vous en dehors des heures de bureau, c'était surement parce qu’elle m’avait trouvé quelque charme – n’avait-elle pas « liké » l’une de mes photos de profil sur Facebook peu après que nous soyons entrés en contact ? (Une photo qui datait d’ailleurs, preuve qu’elle avait passé pas mal de temps sur ma page). Néanmoins, cette date me rendait nerveux. Sara Palmer était une très jolie jeune femme et moi… et bien moi on ne me complimentait pas beaucoup sur mon physique. Ah, si, une professeur de français au lycée, ne se rendant pas compte de l’aspect dévastateur du compliment qu’elle me faisait, m’avait comparé à Charles Baudelaire. « Le sourire peut-être » avait-elle ajouté sous les moqueries de mes camarades. J’avais hérité du douloureux sobriquet de « Adrien BauDulait ». J’avais finalement tourné cette mésaventure à mon avantage en simulant un spleen d’esthète : aspirant poète ténébreux, je déclamais à l’occasion quelques bonnes pages des Fleurs du mal, ce qui me valait quelques succès auprès des terminales L.

J’avais ainsi appris à suppléer aux défauts que la nature m’avait impartis. Une leçon que j’avais retenu de mes jeunes (et difficiles) années est qu’il n’y avait pas de rendez-vous ratés, mais seulement des rencontres mal préparées. Par exemple, pour ne pas être à court de sujets de conversation lors de mon dîner avec Sara Palmer, j’avais des heures durant scruté son actualité sur les réseaux sociaux, les articles qu’elle postait, les groupes dans lesquels elle s’activait. Mon plan de bataille consistait à aborder, l’air de rien, des sujets qui, je le savais, l’intéresseraient. Cette préparation fut laborieuse, mais des visites régulières sur les dossiers photo « Corsica by the beach » et « Mikonos Summer 2015 » de son compte Facebook avaient égayé mon entreprise.

Le restaurant italien tout à fait banal dans lequel je l’attendais depuis bientôt quarante-cinq minutes se transforma en un écrin quand elle passa le pas de la porte. Sara Palmer faisait son entrée dans mon récit.

« Navrée de vous avoir fait attendre, Adrian. » me dit-elle en s’asseyant en face de moi et en enlevant gracieusement ses écouteurs d’Iphone roses bonbon. Son petit accent américain était absolument délicieux, et elle ressemblait à s’y méprendre à Audrey Hepburn dans Vacances Romaines. J’avais l’impression d’être devant une actrice de cinéma.

« Mais pas du tout, je viens d’arriver », répondis-je contre toute vraisemblance, l’esprit embrumé par son envoûtant parfum et par les trois coupes de Prosseco que j’avais descendues pendant ma longue attente. La chaleur me montait à la tête et avec elle quelques vers de mon poète favori  : « Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme ? Ô beauté, ton regard infernal et divin verse confusément le bienfait et le crime. Et l’on peut pour cela te comparer au vin. » De vin, nous passâmes commande. « Nero d’Avola » intimai-je à la serveuse avec gourmandise.

Sara Palmer avait des techniques d’interview diaboliquement efficaces et bien à elle. Elle alternait entre anecdotes personnelles sur ses cours d’Ashtanga yoga ou son poney nommé Jersey, et questions journalistiques précises sur les rapports de Sandrine Dufleur avec ses collègues, et les dynamiques de pouvoir au Parlement européen. Son regard faussement innocent ne laissait jamais deviner si nous étions sur le terrain professionnel ou personnel. J'étais sur mes gardes : « Le Démon, dans ma chambre haute, ce matin est venu me voir. Et, tâchant de me prendre en faute, me dit “Je voudrais bien savoir…” ».

Les antipasti tardaient à arriver et les deux verres de rouge supplémentaires que j’avais enchaînés pour me donner de la contenance commençaient à avoir l’effet inverse de celui désiré. Mes tempes battaient comme deux tambours, mes pommettes rougeoyantes étaient comme deux torréfacteurs et je me serais volontiers précipité aux toilettes pour m’asperger d’eau glacée. Mais comment se détourner ne serait-ce qu’une minute de son visage ? Elle plongeait ses grands yeux rieurs dans les miens, ce même regard profond et chaud qu’elle avait dû offrir à des commissaires européens ou des députés, mais qui me donnait, ce soir, l’impression d’être déployé pour moi, pour moi seul.

Le flirt de Sara Palmer – ou du moins ce que j'interprétais comme tel – était insoutenable. J’étais pris dans ses rets et, sans m’en rendre compte, je lui en dis bien plus que je n’aurais dû. Voulant l'impressionner, je lui racontai dans les moindres détails la visite de Quatreville dans mon bureau (ce que je regrettai immédiatement car, comme tu le verras plus tard, Ô lecteur, la rivalité entre ces deux plumes était féroce). Je lui fis part de mes spéculations sur Fish Europe et des doutes que je nourrissai sur l'implication du lobby dans le décès de Sandrine. Elle flattait toutes mes théories et savonnait les pentes conspirationnistes de mon esprit jusqu’à me faire dire que Martina Scholz tirait finalement un profit politique et médiatique de la mort de Sandrine.

À ce point de notre conversation, elle tira son carnet de notes et j’avalais d’un trait mon cinquième verre de vin. De Scholz, nous passâmes à Helmut Crok qui avait hérité du rapport de Sandrine. Sara Palmer semblait insinuer que les Allemands s’en tiraient bien dans cette affaire. « Ils s’en tirent très bien in general au Parlement européen » ajouta-t-elle.
— Très juste, et les Français, en revanche : des nèfles ! dis-je en saisissant la nouvelle bouteille que nous venions de commander.
Can I quote you on that ?
— C’est à dire...
— Sous couvert d’anonymat bien sûr. Une “source bien informée” ou “high level official”. (“High level”, pensai-je ravi, ça sonnait rudement bien.)
— Vas-y pour High level ! Mais quel est le sujet du papier exactement ? demandai-je en remplissant mon verre qui semblait se vider de lui-même à une vitesse inquiétante.
— Alors voilà : je mène une investigation sur l’influence des Allemands au Parlement.
— Vrai sujet !
— Vous trouvez que les Allemands ont une influence, disons, disproportionnée ?
— Ils sont partout ! C’est le Bundestag ici !
Interesting, dit-elle en noircissant son calepin.
— Et où en êtes-vous de l’enquête?
Look, les équipes de Politicus ont retracé l'ensemble des nominations pendant ces quatre dernières années. Tous les postes key sont revenus à des Allemands, ou des Autrichiens quand les quotas allemands étaient dépassés. C’est vraiment devenu excessif.
— Et comment est-ce qu’ils réussissent à obtenir toutes ces nominations ?
Precisely... L’article que j’écris porte sur un intergroupe appelé le “Mittelstand”. Un intergroupe tout à fait banal à première vue, pas différent de l’intergroupe Tibet ou les Amis du foie gras. Mais selon mes infos le Mittelstand est un prétexte pour des deals négociés en catimini, et en allemand... »
— J’en étais sûr ! Un complot des Allemands ! Un directoire secret ! » m'écriai-je en tapant du poing sur la table, sous l’oeil inquiet de Sara et de nos voisins qui craignaient qu’une fourchette n’atterrisse dans leur osso bucco.

Dans mon esprit alcoolisé, les idées défilaient à ce moment à toute vitesse, comme des voitures folles sur une autoroute embrumée. J’imaginais une espèce de loge maçonnique se réunissant en secret, contrôlant les destinées de l’Europe. Avaient-ils joué un rôle dans la mort de Sandrine ? Étaient-ils jaloux du succès de notre rapport ? Comme par hasard, pensais-je, c’était Crok, un Allemand, qui avait récupéré le dossier ; et ces semences contaminées, elles venaient d’Allemagne elles aussi…

Sara nota les mots « directoire secret » dans son carnet, puis les souligna deux fois. Elle reprit : « Et à votre avis, quel est le rôle du Secrétaire général du Parlement, Karl Flut, dans tout ça ? D’après notre enquête, il serait fréquemment présent aux réunions du Mittelstand, c’est tout de même intriguant.
— Ah, répliquai-je, le voilà, le grand maître de la loge !
— Comment-ça, une loge ? demanda Sara, visiblement déconcertée.
— Mais oui, une loge maçonnique ! Des Illuminati de Bavière !
The Illuminati… , répondit-elle en s'arrêtant de retranscrire mes pensées comme elle l’avait fait si consciencieusement jusque là.
— Ben oui, des poignées de mains spéciales, des codes cabalistiques, des réunions secrètes, des triangles et des compas, le Mittelstand est une loge, quoi ! » continuai-je, enthousiaste.

À ce moment, le serveur vint récupérer la bouteille – vide – de Nero d’Avola, et nous demanda si nous en voulions une seconde. J’allais acquiescer quand Sara, qui n’avait pas touché son verre de la soirée, répondit : « I think we’ve had enough, thanks. » Puis elle reboucha son stylo à encre pailletée et, se tournant vers moi, me dit : « Ok. Listen, j’ai tout ce dont j’ai besoin pour le moment. I have to go now.
To go ? Et on go où ? demandai-je alors que Sara venait de se lever et enfilait déjà son manteau.
I am going home. Goodbye Adrian. »

    Je restai là, interloqué, avec mes idées de Grand Orient teuton, attablé devant l’addition que le patron venait de déposer avec un verre de vin « pour la Maison » comme il avait pris soin de me le préciser. Ce dernier calice me fit soudain percevoir avec plus d'acuité le mouvement de rotation de la Terre. Je me levai péniblement, payai l’addition et titubai vers la sortie du restaurant.

Dehors je m'aperçus qu’il pleuvait à flots. Je me pris les pieds dans un sac-poubelle qui trainait par terre. Pas de parapluie. Pas un taxi en vue. « J’ai fait naufrage dans ce Bruxelles désertique. » Pauvre Adrien ! Pauvre Belgique !

A suivre...

Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

mercredi 23 novembre 2016

Episode 6 - Homo electus


Précédemment dans Le Nom de l’Alose : La députée Sandrine Dufleur est morte d’une intoxication alimentaire. Son assistant, Adrien Dulait, soupçonne Fish Europe, le lobby de la pêche, de ne pas être étranger à cet incident.


Vous avez manqué le début ? 
Episode 1 : L’Assemblée du crime
Episode 2 :
Actio personalis moritur cum persona
Episode 3 : La Ruche
Episode 4 - Chômage technique
Episode 5 - Moi, Président du Parlement



    Quelques jours après la cérémonie, Jürgen m’avait donné rendez-vous dans son bureau pour discuter de la directive Habitats qui, m’avait-il écrit, en était au « point mort ». (Je ne le pensais pas capable de faire un trait d’humour, et ne pris donc pas ombrage de cette formule malheureuse.) Dans mon nouveau rôle de conseiller politique, je regardais Jürgen et ses collègues du Secrétariat avec un sentiment nouveau d'égalité. Bien entendu, la barrière de la compétence se dressait toujours entre nous. Mais, sur l’échelle de Darwin parlementaire, le conseiller politique était le chaînon manquant entre l’assistant et le député. Doué de la parole dans les réunions à huis clos, émancipé de la figure tutélaire du député-maître, le conseiller politique avait un pouvoir somme toute considérable sur les affaires du Parlement. Politique mais pas élu, le conseiller était un assistant sapiens sapiens.

Je soupçonnais Jürgen, cet animal administratif à sang froid, de m’avoir convoqué pour me rabattre les oreilles avec ses histoires de base légale et de Règlement de procédure. Tout en marchant vers la partie obscure du bâtiment qui logeait l’administration de la commission ENVI, je répétai plusieurs fois cette formule magique et définitive qu’il m’était à présent permis d’invoquer face à la technostructure : « Nous, nous sommes là pour faire de la politique ! » Je n’attendais que l’occasion pour sortir cet as de ma manche.

En réalité, Jürgen souhaitait simplement m’informer du calendrier à venir : « Le malencontreux incident dont a été victime Madame Dufleur nous a fait prendre un retard considérable » me dit-il, visiblement contrarié. « Nous allons encore être la risée des autres institutions. Pourtant il ne s’agit que de faire une modification infime » se lamenta-t-il. « Nous pourrions utiliser la procédure simplifiée. Voyez, si quelqu’un prenait la peine de lire la note que j...
— “Incident”, l’interrompis-je, vous pensez sincèrement que la mort de Sandrine est un accident ? ». Jürgen leva la tête, me regarda un instant en silence, et reprit le fil de son argumentation en ignorant ma question. «Voyez, la note explique comment il serait encore possible d’appliquer la procédure simplifiée prévue à l’article 50 du Règlement de procédure, ce qui permettrait de...
— Enfin tout de même, c’est étrange, cette histoire d’intoxication, interjetai-je à nouveau. Le rapport médical fait état d’une intoxication E. coli. J’ai vu un reportage là-dessus à la télé, c’est dans les steaks hachés congelés normalement. Or Sandrine était végétarienne. Avouez que c’est plus que troublant. »

Jürgen posa précautionneusement sa fameuse note, ôta ses lunettes et se massa longuement la base du nez, entre les deux yeux, comme s’il était pris d’une violente migraine. « Bien. Madame Dufleur était végétarienne. Soit. Savez-vous, Adrien que la bactérie E. coli infecte parfois certains lots de graines germées, dont la culture dans un milieu chaud et humide est justement propice à leur prolifération ? Vous êtes un écologiste, et donc au fait de ces choses-là.
— Euh... non, avouai-je. Enfin, si je suis écologiste, mais je ne savais pas que… Où voulez-vous en venir ? jetai-je, vexé d’être pris au dépourvu.
— Bien, reprit-il en soupirant, Madame Dufleur consommait-elle des graines germées ?
— Des graines germées... attendez voir… » Je marquai une pause, puis fut soudainement  traversé par un éclair. « Mais oui ! m’exclamai-je. Nous en avions reçu un lot lors de la révision de la directive sur la commercialisation des semences de légumes. Nous étions censé suivre ce dossier pour notre groupe mais nous ne l’avions pas beaucoup bossé, concédai-je. Bref, Juju nous avez rabattu un petit groupe de semeurs militants qui nous avaient fait part de leurs doutes sur les orientations prises par la Commission dans ce projet de directive. A cette occasion, ils nous avaient offert un petit kit de graines à faire germer soi-même.
— Révision de la directive 2002/55/CE, reprit immédiatement Jürgen l’air rêveur. Exact. Beau dossier, bouclé dans les temps avec une large majorité : 456 en faveur, 150 contre et 21 abstentions, précisa-t-il. Une réussite.
— Certainement. En tous cas Sandrine avait adoré faire pousser les graines dans son bureau, sur le rebord de sa fenêtre. Un peu de nature au Parlement !
— Nous y voila. Et je me souviens d’ailleurs avoir moi-même mis Madame Dufleur en garde contre ce genre de culture sauvage, rétorqua Jürgen.
— Vous pensez que les semeurs militants en voulaient à la vie de Sandrine ?
— Je ne saurais vous le dire, Adrien, dit-il d’un ton grave, mais soit Madame Dufleur faisait entorse à son régime alimentaire, soit vos “paysans militants” vous ont donné un lot de semences empoisonnées. » Il glissa doucement la note devant moi et reprit :« A présent voyons cette note si vous le voulez bien…
— Empoisonnées ? Vous pensez donc bien que Sandrine a été empoisonnée ! l’interrompis-je à nouveau. Et, selon vous, à la solde de qui pouvaient bien être ces faux semeurs militant ? Un adversaire dans le parti ? Fish Europe, le lobby de la pêche ? Ils en voulaient incontestablement à Sandrine pour la directive Habitats et la classification de cette espèce marine. »

A cet instant, je vis que la moutarde montait au nez de Jürgen, dont le visage d’ordinaire très pâle vira au pourpre. Peinant manifestement à rester calme, il me répondit : « Je ne pense rien, Adrien. Ce que je sais en revanche c’est que si nous nous donnons la peine d’adopter des textes sur les semences, leur culture et leur conditionnement, c’est qu’il existe de réels dangers. » Puis lâchant sa note et la bride, il continua : « Oh et puis zut, vous voulez que je dise ce que je pense ? Je pense que bien qu’il soit très agréable et gratifiant d’entretenir une vision champêtre de l’agriculture, les semences sont une affaire sérieuse. Alors bien sûr, on peut jouer au néo-rural dans son bureau du 14e étage, mais il faut assumer les conséquences si la culture de graines germées se transforme en culture de bactéries ! Il y a un prix à payer quand on ignore les mises en garde des experts ! ».

Je regardai Jürgen, interdit. Quelques secondes passèrent, puis il s’excusa de s’être emporté. Il m’expliqua, gêné, qu’il avait eu une semaine difficile, que cette altercation avec le jeune homme du service de restauration l’avait probablement mis en état de choc. Je voyais bien que Jürgen ne partageait pas les soupçons que je nourrissais sur le caractère non-accidentel de la mort de Sandrine mais il manquait à ce cartésien un élément essentiel communiqué par une source de Quatreville et dont il m’avait fait part sous le sceau du secret : la souche de la bactérie qui avait contaminé Sandrine était exceptionnellement rare, quelques cas recensés, pas plus, le dernier en Allemagne trois ans auparavant. L’information était troublante. L’Agence fédérale belge pour la sécurité de la chaîne alimentaire, alertée, s’était étonnée d’un tel cas isolé.

Jürgen en vint à l’objet de notre rencontre : il m’expliqua que s’il m’avait fait venir en premier lieu, c'était pour m’annoncer que les coordinateurs politiques avaient décidé que le rapport pour la révision de la directive Habitats passait au Président de la commission environnement, Helmut Crok. J’explosai : « Quoi ! Crok ! L’allemand moustachu ? Le mec de droite ? Mais il déjeune régulièrement avec l’ancien commissaire Miguel Trimétilaminurias, le directeur de Fish Europe ! Il passe d’ailleurs plus de temps au restaurant avec les lobbies qu’au Parlement...  
— Je ne peux corroborer toutes vos affirmations, mais Herr Crok a effectivement une moustache, reprit Jürgen, tout à son devoir de neutralité.
— Mais, c’est le Président de la commission parlementaire, il a d’autre chats à fouetter ! Il ne va jamais y consacrer l’énergie nécessaire ! m’insurgeai-je.
— Nul besoin de vous inquiéter : nous, les services, sommes justement là pour nous occuper comme il se doit de ces dossiers. Adrien, me dit-il en marquant une pause, soyons réaliste, sérieux et responsable, cette idée de Plan Marshall n’a pas sa place dans une révision technique de ce genre. »

J’étais abattu. Deux longs mois de travail et d’implication dans un projet qui se retrouvait à présent entre les mains d’un conservateur connu pour ses rapports avec l’industrie. Je me serais lamenté plus longtemps sur mon sort si le cadran de l’horloge n’indiquait pas déjà 19h40. Dans une petite vingtaine de minutes, pensai-je guilleret, j’avais rendez-vous avec la séduisante Sara Palmer, gossipeuse en chef du journal Politicus.


A suivre...


Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.


 

mardi 15 novembre 2016

Episode 5 - Moi, Président du Parlement...



Précédemment dans Le Nom de l’Alose : Guy Quatreville, correspondant à Bruxelles du journal Modération est entré en contact avec Adrien Dulait suite au décès de la députée pour laquelle il travaillait. Il a des doutes sur le caractère accidentel de sa mort.


Vous avez manqué le début ?
Episode 1 : L’Assemblée du crime
Episode 2 :
Actio personalis moritur cum persona
Episode 3 : La Ruche
Episode 4 - Chômage technique




La mort de Sandrine avait jeté un froid dans la Bulle institutionnelle bruxelloise. Et le Parlement européen était touché au premier plan. Quelques jours après le drame, la Présidente de l’institution, l’Allemande Martina Scholz, avait réuni les députés pour une séance plénière exceptionnelle à Bruxelles. Au Parlement européen les minutes de silence faisaient partie des grandes traditions, comme l’étaient les questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, mais, pour la mort de Sandrine, Martina Scholz avait mis le paquet. L’hémicycle avait été plongé dans le noir et une chorale d’enfants était venue chanter, bougies à la main, l'Ode à la joie. Ces voix angéliques s'élevaient dans l’enceinte comme un trait, puissant et mélodieux. Cœurs et murs vibraient à l’unisson : en ce jour de deuil, Sandrine c'était moi, c'était eux, c’était nous. En arrière plan des photos de Sandrine défilaient accompagnées d’un bandeau noir #JeSuisSandrine. Les sbires de Fish Europe, le puissant lobby de la pêche avec lesquels nous avions bataillé dans le cadre de la révision de la directive Habitats avaient lancé un contre-hashtag : #JeSuisSardine.

Ma haine à l’égard de Fish Europe était sans limite. Depuis que Quatreville avait jeté le doute sur les conditions de la mort de Sandrine, je leur attribuais ce crime et gardais un œil sur les activités de cette mystérieuse boîte qui, après tout, avait des moyens considérables ainsi qu’un mobile puissant pour se débarrasser de Sandrine. Je m'étais plongé dans les rapports financiers de ce lobby dirigé par Miguel Trimétilaminurias, un ancien commissaire espagnol. Il avait été en charge de la pêche dans la tristement célèbre Commission présidée par José-Maria Bocrasso dont presque tous les anciens membres avaient pantouflé, qui dans une banque d’affaire, qui dans un obscur cabinet de conseil. Le moins que l’on puisse dire c’est que les affaires de Fish Europe ne sentaient pas bon. Mais l’heure n’était pas encore à l’enquête. L’heure était au deuil, un deuil « son et lumière » magnifiquement orchestré et chorégraphié par Martina Scholz.

    Politique de haut niveau, communicante hors pair, Martina Scholz était une présidente d’exception. Son entregent et son talent pour les coups médiatiques avaient permis à l'Assemblée de devenir une caisse de résonance pour une introuvable opinion publique européenne. Elle avait su faire du Parlement un acteur important, et de notre hémicycle une fosse aux lions où Premiers Ministres, Chefs d’Etats et dignitaires venaient, le temps d’un discours, exercer leurs talents oratoires, se faire prendre à partie et remplir les députés de leur propre importance.

Scholz était candidate à tout ce que le monde politique européen et allemand comptait de postes à responsabilité, et son grand appétit lui faisait prendre des risques. Ses complicités avec les autres grands barons de l’Europe créaient des animosités et des jalousies. Chantre de l'institution parlementaire dans les média, son ambition pour l’institution était également l’expression de la sienne propre. Car Martina Scholz était en campagne. Preuve que le Parlement européen était encore à mi-chemin entre un forum protocolaire et une instance politique, la présidence était un totem que l’on se passait entre groupes politiques de droite et de gauche, selon un rituel bien établi. Dans la confusion qui avait suivi les élections européennes, Martina Scholz avait réussi à se maintenir pour un second tour. A mi-législature, cependant, il était entendu qu’elle devrait rendre son mandat de Présidente pour laisser la place au groupe conservateur. Mais elle ne l’entendait pas de cette oreille. Elle déployait ses réseaux, multipliait les nominations de fidèles aux postes à responsabilités et renforçait sa garde prétorienne pour mieux exercer son contrôle sur l'institution. Confortablement installée au dernier étage du bâtiment principal où elle avait pris ses quartiers, elle feignait d'attendre calmement, avec un air de nonchalance étudiée, une seconde réélection en ignorant soigneusement les autres prétendants. Et les enchères montaient : combien serait-on prêt à payer pour se débarrasser d’elle ? Quel poste lui offrirait-on ailleurs pour la voir quitter Bruxelles ?

Une chose était certaine : dans des moments difficiles comme ceux que vivait notre Institution, Martina Scholz s’imposait comme une mère bienveillante et protectrice, une femme d’Etat; elle le savait et en jouait – c’est du moins ce que Sara Palmer de Politicus avait insinué dans le Brussels Playground, sa newsletters potins du matin.

    Les tracas autour de ma situation professionnelle avaient trouvé une issue aussi soudaine qu’heureuse. J’avais réalisé rapidement qu’après la mort de Sandrine, Juju, qui était juste derrière elle sur la liste lors de la campagne de 2014, deviendrait automatiquement député à sa place. Il m’avait immédiatement proposé de continuer dans son équipe avec les mêmes attributions que du temps de Sandrine. C’était bien entendu tentant, mais je décidai de manœuvrer plus audacieusement. En effet, le poste de Juju dans le groupe parlementaire s’était libéré un poste clef. Lors des obsèques de Sandrine, le Secrétaire général du groupe m’avait pris à part et dit, l’air grave : « nous sommes avec toi, Adrien. Surtout, si je peux faire quelque-chose, n’hésite pas à demander. » J’avais donc demandé, et il n’avait guère pu refuser. Non content d’éviter de me retrouver sur le carreau, voilà que je gravissais l’échelle sociale et celle des rémunérations. Je pouvais à présent me consacrer uniquement à la révision de la directive Habitats et à l’élaboration du grand Plan Marshall pour la faune marine.

Bref, la vie me souriait, et quand j'étais rappelé au souvenir tragique de Sandrine par quelques rabat-joie, je noyais le remord de mon excitation en me persuadant que je faisais tout cela pour défendre notre Plan Marshall et honorer ainsi la mémoire de Sandrine, « femme d’exception partie trop tôt » comme l’avait si bien dit Martina Scholz au micro de Sara Palmer, avec qui j’avais justement un rendez-vous à dîner le soir même.

A suivre…

Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.