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mercredi 2 novembre 2016

Episode 4 - Chômage technique

 

Précédemment dans Le Nom de l’alose : Sandrine Dufleur, eurodéputée verte en charge au Parlement de la révision de la directive Habitats a été retrouvée morte chez elle. Elle laisse Adrien Dulait, son assistant parlementaire, orphelin d’élue.
 


Cette pluvieuse journée de mars fut, d’une manière générale, une journée extrêmement difficile. Il me fallut écouter la mère de Sandrine pleurer longuement au téléphone, prendre des mesures pour le rapatriement de la dépouille, recevoir l’enquêteur de la police belge et me charger d'interminables procédures internes au Parlement. Si s’occuper des remboursements de notes de frais des députés était un calvaire administratif, acter la mort de l’un d’entre eux était une épreuve plus grande encore. Le fonctionnaire en charge de cette affaire avait insisté, impassible, pour que la déclaration de décès de Sandrine fut signée par elle-même, en personne. Je rentrai chez moi au petit matin, exténué, l’esprit vide, avec la sensation qu’un monde s’achevait. Le lendemain, c’est en franchissant la porte de mon bureau que l’absurdité de ma situation me sauta aux yeux : qu’est-ce qu’un assistant parlementaire sans député ?

    Nous étions dans ces limbes qui durent quelques semaines, pendant lesquelles mon contrat perdurait encore. Mon badge me donnait encore accès au bâtiment, mais pour combien de temps encore ? Je m’installai machinalement face à mon écran d’ordinateur et me mis à consulter nerveusement les sites d’offres d’emploi bruxellois. « Les Amis de l’amidon », « l’Association européenne des sachets plastiques », « le Consortium européens des tubes d’acier » : des lobbys aux noms les plus invraisemblables tournoyaient dans ma tête. Si je ne savais pas si ces boulots étaient faits pour moi, il m’était encore plus difficile de savoir si j’étais fait pour eux. Toutes les descriptions étaient à peu près les mêmes : chacune de ces organisations cherchait des profils « dynamiques », « créatifs », « pro-actifs ». Un grand sentiment de vide et de vertige me prit, tiraillé que j'étais entre la pensée de mon loyer à payer et ma réticence face au secteur privé. Je m’étais spécialisé au fil des années dans les questions environnementales, et je commençais à être très pointu sur la directive Habitats dont Sandrine – paix à son âme – avait eu la charge, mais la seule annonce dans ce domaine n’était autre que celle de Fish Europe, l’antenne bruxelloise du puissant lobby de la pêche. Or ce syndicat du crime maritime avait été notre plus féroce ennemi dans notre combat pour améliorer la protection des espèces marines. Nos rapports avec les représentants de Fish Europe n’avaient, et c’est peu dire, pas toujours été cordiaux.

    Je voulais en réalité à tout prix rester au Parlement européen, mais les places étaient chères dans le groupe des verts. C’était un petit monde, et si un député écolo avait cherché un assistant, je n’aurais pas été sans le savoir. Ce n’était pas mieux à la gauche de la gauche. Les communistes formaient un petit groupe, et disposaient d’un réservoir de militants énorme dans lequel ils avaient tout loisir de recruter des assistants au pedigree politique incontestable : parents encartés au PCF, port impeccable du keffieh de l'époque CPE, maîtrise en gauchisme nouvelle vague mention « indignados » obtenue lors d’un stage d'été Plaza del Sol à Madrid. Je n’avais aucune chance. Les socialistes avaient bien quelques postes vacants, mais étais-je prêt à travailler pour eux avec la même passion ? L’étais-je vraiment et sincèrement ? Peut-être l’étais-je ? Les socialistes, c’était toujours un peu la gauche : nous étions dans le même camp. Et puis, l’écologie était la religion laïque du 21e siècle, en laquelle nous communions tous ensemble : les socialistes y venaient petit à petit. D’ailleurs, même la droite...

Non, pas la droite.

La droite, jamais. Je ne pouvais pas me jeter comme ça dans les bras des suppôts du grand capital, pourvoyeurs d’OGM et fossoyeurs des océans, même si plusieurs offres d’emplois dansaient sous mon nez, sur mon écran d’ordinateur, disponibles, attrayantes, tentantes même. Mais non, c’était entendu : plutôt me retrouver au chômage. Adrien Dulait, dont la conscience écologique avait été éveillée par les émissions télévisées de Nicolas Mulot, ne travaillerait pas pour la droite. Tut tut. Impossible. Niet. Tout sauf la droite.

Ou bien alors le centre-droit, mais bien payé, pensais-je en avisant une juteuse offre d’emploi de conseiller politique du Parti Protecteur Européen dans lequel on trouvait également, après tout, des proches de la très verte Nathalie Kousurcou-Moripile.

    Alors que je me débattais avec ma conscience, trois grands coups retentirent sur la porte de mon bureau. Mes prières avait-elles étaient entendues ? Peut-être le ramdam médiatique autour du Plan Marshall pour la faune marine avait-il attiré sur moi l'attention de quelque chasseur de tête ?

    J'ouvris la porte. Devant moi se dressait, imposant et majestueux, Guy Quatreville. Ô mon bon lecteur, tu ne peux mesurer l’émotion qui fut la mienne, car notre triste époque a oublié qui a été Guy Quatreville : le journaliste européen par excellence, le faiseur d’opinion, celui par qui l’info arrivait. Guy Quatreville, du journal Modération, c’était plus de 20 ans de bouteille dans les institutions, 100 000 abonnés sur Twitter, 5 000 éditos chocs et autant d'ennemis. Ce jour-là, l’homme le mieux informé de Bruxelles ne manquait pas à sa réputation : 24 heures à peine après la mort de l’eurodéputée Sandrine Dufleur, alors que rien n’avait encore filtré publiquement, il était déjà sur la piste, truffe au vent, carnet de notes à la main. Je ne l’avais naturellement jamais rencontré : Quatreville chassait d’ordinaire un gibier autrement plus important que les modestes assistants en mon genre.

    « M...Mon..Monsieur Quatreville ? laissai-je échapper, stupéfait.
— Appelle-moi Guy » me dit le grand reporter en forçant doucement mais surement le passage dans mon bureau avant de s’écraser sur le siège qui, longtemps, avait-été celui de Sandrine. « Bon, Adrien, toutes mes condoléances, c’est dur, je sais. (Il baissa la tête un quart de seconde et la releva aussi sec, une lueur dans les yeux.) Maintenant, dis-moi petit, quand as-tu vu Sandrine pour la dernière fois ?
— Euh, avant-hier. Mais, pardonnez-moi, comment savez-vous que Sandrine est morte ? Personne n’a été informé si ce ne sont ses proches et la sécurité du Parlement européen.
— Secret des sources. Mais, je peux filer si je t’embête, dit-il avec un petit sourire.
— Non, non ! m’exclamai-je vivement. Vous voulez un café ? lui proposai-je pour me rattraper.
— Ma foi, c’est pas de refus. »

    Quatreville, c’était la référence pour les jeunes européens de ma génération. Il faisait partie de cette espèce rare de journalistes qui savaient parler de l’Europe de façon charnelle. Ses traits de plume remuaient les tripes, ses papiers faisaient battre les cœurs. Il était, comme Guy Federhofstadt ou Daniel Khan-Bondi, une bouée de sauvetage pour les passionnés d’Europe. La preuve vivante que l’Europe pouvait être affaire de sentiment, de tribuns, un sujet pour le grand public. Mais, s’il était là, me disais-je, c’est que quelque chose clochait...

    « Vous souhaitez faire un portrait posthume de Sandrine ? lui demandai-je.
— Non petit, je suis là pour mener l’enquête.
— L’enquête ? m'exclamai-je. Mais la police belge nous a dit que Sandrine était morte d’un malaise suite à une infection bactérienne !
— M’étonne qu’ils vous aient pas dit qu’elle était tombée dans l’escalier aussi ces cons-là, grogna-t-il.
— Vous pensez que Sandrine aurait pu être… assassinée ?
— Une jeune députée verte qui claque d’une intoxication alimentaire alors qu’elle est connue pour son hygiène de vie, c’est louche – et je sais de quoi je parle, je l’ai invité une fois à dîner et elle m’a emmené dans un boui-boui bio infâme manger un steak de gazon. Bref, une députée dans la force de l’âge qui meurt soudainement, ça ne me dit rien qui vaille. »

Je restai sans voix face à cette annonce. Visiblement ravi de son effet, Quatreville tempéra : « Alors bien entendu, à ce stade, je ne sais pas ce qui s’est passé, petit. Ce que je sais en revanche, c’est que le rapport parlementaire de Sandrine sur la révision de la directive Habitats en dérangeait plus d’un, et que votre idée de Plan Marshall a fait pas mal de bruit. » (Je crevais d’envie de lui dire que l’idée était la mienne et de recueillir la reconnaissance d’un père spirituel, mais me retins.) « Ce que je sais aussi, c’est que Bruxelles est un nid de vipères. Ce que je sais enfin c’est que, si crime il y a eu, mon redac chef n’aura plus d’excuse pour mettre mes papiers en page 48. ».

A suivre...

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