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mardi 15 novembre 2016

Episode 5 - Moi, Président du Parlement...



Précédemment dans Le Nom de l’Alose : Guy Quatreville, correspondant à Bruxelles du journal Modération est entré en contact avec Adrien Dulait suite au décès de la députée pour laquelle il travaillait. Il a des doutes sur le caractère accidentel de sa mort.


Vous avez manqué le début ?
Episode 1 : L’Assemblée du crime
Episode 2 :
Actio personalis moritur cum persona
Episode 3 : La Ruche
Episode 4 - Chômage technique




La mort de Sandrine avait jeté un froid dans la Bulle institutionnelle bruxelloise. Et le Parlement européen était touché au premier plan. Quelques jours après le drame, la Présidente de l’institution, l’Allemande Martina Scholz, avait réuni les députés pour une séance plénière exceptionnelle à Bruxelles. Au Parlement européen les minutes de silence faisaient partie des grandes traditions, comme l’étaient les questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, mais, pour la mort de Sandrine, Martina Scholz avait mis le paquet. L’hémicycle avait été plongé dans le noir et une chorale d’enfants était venue chanter, bougies à la main, l'Ode à la joie. Ces voix angéliques s'élevaient dans l’enceinte comme un trait, puissant et mélodieux. Cœurs et murs vibraient à l’unisson : en ce jour de deuil, Sandrine c'était moi, c'était eux, c’était nous. En arrière plan des photos de Sandrine défilaient accompagnées d’un bandeau noir #JeSuisSandrine. Les sbires de Fish Europe, le puissant lobby de la pêche avec lesquels nous avions bataillé dans le cadre de la révision de la directive Habitats avaient lancé un contre-hashtag : #JeSuisSardine.

Ma haine à l’égard de Fish Europe était sans limite. Depuis que Quatreville avait jeté le doute sur les conditions de la mort de Sandrine, je leur attribuais ce crime et gardais un œil sur les activités de cette mystérieuse boîte qui, après tout, avait des moyens considérables ainsi qu’un mobile puissant pour se débarrasser de Sandrine. Je m'étais plongé dans les rapports financiers de ce lobby dirigé par Miguel Trimétilaminurias, un ancien commissaire espagnol. Il avait été en charge de la pêche dans la tristement célèbre Commission présidée par José-Maria Bocrasso dont presque tous les anciens membres avaient pantouflé, qui dans une banque d’affaire, qui dans un obscur cabinet de conseil. Le moins que l’on puisse dire c’est que les affaires de Fish Europe ne sentaient pas bon. Mais l’heure n’était pas encore à l’enquête. L’heure était au deuil, un deuil « son et lumière » magnifiquement orchestré et chorégraphié par Martina Scholz.

    Politique de haut niveau, communicante hors pair, Martina Scholz était une présidente d’exception. Son entregent et son talent pour les coups médiatiques avaient permis à l'Assemblée de devenir une caisse de résonance pour une introuvable opinion publique européenne. Elle avait su faire du Parlement un acteur important, et de notre hémicycle une fosse aux lions où Premiers Ministres, Chefs d’Etats et dignitaires venaient, le temps d’un discours, exercer leurs talents oratoires, se faire prendre à partie et remplir les députés de leur propre importance.

Scholz était candidate à tout ce que le monde politique européen et allemand comptait de postes à responsabilité, et son grand appétit lui faisait prendre des risques. Ses complicités avec les autres grands barons de l’Europe créaient des animosités et des jalousies. Chantre de l'institution parlementaire dans les média, son ambition pour l’institution était également l’expression de la sienne propre. Car Martina Scholz était en campagne. Preuve que le Parlement européen était encore à mi-chemin entre un forum protocolaire et une instance politique, la présidence était un totem que l’on se passait entre groupes politiques de droite et de gauche, selon un rituel bien établi. Dans la confusion qui avait suivi les élections européennes, Martina Scholz avait réussi à se maintenir pour un second tour. A mi-législature, cependant, il était entendu qu’elle devrait rendre son mandat de Présidente pour laisser la place au groupe conservateur. Mais elle ne l’entendait pas de cette oreille. Elle déployait ses réseaux, multipliait les nominations de fidèles aux postes à responsabilités et renforçait sa garde prétorienne pour mieux exercer son contrôle sur l'institution. Confortablement installée au dernier étage du bâtiment principal où elle avait pris ses quartiers, elle feignait d'attendre calmement, avec un air de nonchalance étudiée, une seconde réélection en ignorant soigneusement les autres prétendants. Et les enchères montaient : combien serait-on prêt à payer pour se débarrasser d’elle ? Quel poste lui offrirait-on ailleurs pour la voir quitter Bruxelles ?

Une chose était certaine : dans des moments difficiles comme ceux que vivait notre Institution, Martina Scholz s’imposait comme une mère bienveillante et protectrice, une femme d’Etat; elle le savait et en jouait – c’est du moins ce que Sara Palmer de Politicus avait insinué dans le Brussels Playground, sa newsletters potins du matin.

    Les tracas autour de ma situation professionnelle avaient trouvé une issue aussi soudaine qu’heureuse. J’avais réalisé rapidement qu’après la mort de Sandrine, Juju, qui était juste derrière elle sur la liste lors de la campagne de 2014, deviendrait automatiquement député à sa place. Il m’avait immédiatement proposé de continuer dans son équipe avec les mêmes attributions que du temps de Sandrine. C’était bien entendu tentant, mais je décidai de manœuvrer plus audacieusement. En effet, le poste de Juju dans le groupe parlementaire s’était libéré un poste clef. Lors des obsèques de Sandrine, le Secrétaire général du groupe m’avait pris à part et dit, l’air grave : « nous sommes avec toi, Adrien. Surtout, si je peux faire quelque-chose, n’hésite pas à demander. » J’avais donc demandé, et il n’avait guère pu refuser. Non content d’éviter de me retrouver sur le carreau, voilà que je gravissais l’échelle sociale et celle des rémunérations. Je pouvais à présent me consacrer uniquement à la révision de la directive Habitats et à l’élaboration du grand Plan Marshall pour la faune marine.

Bref, la vie me souriait, et quand j'étais rappelé au souvenir tragique de Sandrine par quelques rabat-joie, je noyais le remord de mon excitation en me persuadant que je faisais tout cela pour défendre notre Plan Marshall et honorer ainsi la mémoire de Sandrine, « femme d’exception partie trop tôt » comme l’avait si bien dit Martina Scholz au micro de Sara Palmer, avec qui j’avais justement un rendez-vous à dîner le soir même.

A suivre…

Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

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