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mercredi 23 novembre 2016

Episode 6 - Homo electus


Précédemment dans Le Nom de l’Alose : La députée Sandrine Dufleur est morte d’une intoxication alimentaire. Son assistant, Adrien Dulait, soupçonne Fish Europe, le lobby de la pêche, de ne pas être étranger à cet incident.


Vous avez manqué le début ? 
Episode 1 : L’Assemblée du crime
Episode 2 :
Actio personalis moritur cum persona
Episode 3 : La Ruche
Episode 4 - Chômage technique
Episode 5 - Moi, Président du Parlement



    Quelques jours après la cérémonie, Jürgen m’avait donné rendez-vous dans son bureau pour discuter de la directive Habitats qui, m’avait-il écrit, en était au « point mort ». (Je ne le pensais pas capable de faire un trait d’humour, et ne pris donc pas ombrage de cette formule malheureuse.) Dans mon nouveau rôle de conseiller politique, je regardais Jürgen et ses collègues du Secrétariat avec un sentiment nouveau d'égalité. Bien entendu, la barrière de la compétence se dressait toujours entre nous. Mais, sur l’échelle de Darwin parlementaire, le conseiller politique était le chaînon manquant entre l’assistant et le député. Doué de la parole dans les réunions à huis clos, émancipé de la figure tutélaire du député-maître, le conseiller politique avait un pouvoir somme toute considérable sur les affaires du Parlement. Politique mais pas élu, le conseiller était un assistant sapiens sapiens.

Je soupçonnais Jürgen, cet animal administratif à sang froid, de m’avoir convoqué pour me rabattre les oreilles avec ses histoires de base légale et de Règlement de procédure. Tout en marchant vers la partie obscure du bâtiment qui logeait l’administration de la commission ENVI, je répétai plusieurs fois cette formule magique et définitive qu’il m’était à présent permis d’invoquer face à la technostructure : « Nous, nous sommes là pour faire de la politique ! » Je n’attendais que l’occasion pour sortir cet as de ma manche.

En réalité, Jürgen souhaitait simplement m’informer du calendrier à venir : « Le malencontreux incident dont a été victime Madame Dufleur nous a fait prendre un retard considérable » me dit-il, visiblement contrarié. « Nous allons encore être la risée des autres institutions. Pourtant il ne s’agit que de faire une modification infime » se lamenta-t-il. « Nous pourrions utiliser la procédure simplifiée. Voyez, si quelqu’un prenait la peine de lire la note que j...
— “Incident”, l’interrompis-je, vous pensez sincèrement que la mort de Sandrine est un accident ? ». Jürgen leva la tête, me regarda un instant en silence, et reprit le fil de son argumentation en ignorant ma question. «Voyez, la note explique comment il serait encore possible d’appliquer la procédure simplifiée prévue à l’article 50 du Règlement de procédure, ce qui permettrait de...
— Enfin tout de même, c’est étrange, cette histoire d’intoxication, interjetai-je à nouveau. Le rapport médical fait état d’une intoxication E. coli. J’ai vu un reportage là-dessus à la télé, c’est dans les steaks hachés congelés normalement. Or Sandrine était végétarienne. Avouez que c’est plus que troublant. »

Jürgen posa précautionneusement sa fameuse note, ôta ses lunettes et se massa longuement la base du nez, entre les deux yeux, comme s’il était pris d’une violente migraine. « Bien. Madame Dufleur était végétarienne. Soit. Savez-vous, Adrien que la bactérie E. coli infecte parfois certains lots de graines germées, dont la culture dans un milieu chaud et humide est justement propice à leur prolifération ? Vous êtes un écologiste, et donc au fait de ces choses-là.
— Euh... non, avouai-je. Enfin, si je suis écologiste, mais je ne savais pas que… Où voulez-vous en venir ? jetai-je, vexé d’être pris au dépourvu.
— Bien, reprit-il en soupirant, Madame Dufleur consommait-elle des graines germées ?
— Des graines germées... attendez voir… » Je marquai une pause, puis fut soudainement  traversé par un éclair. « Mais oui ! m’exclamai-je. Nous en avions reçu un lot lors de la révision de la directive sur la commercialisation des semences de légumes. Nous étions censé suivre ce dossier pour notre groupe mais nous ne l’avions pas beaucoup bossé, concédai-je. Bref, Juju nous avez rabattu un petit groupe de semeurs militants qui nous avaient fait part de leurs doutes sur les orientations prises par la Commission dans ce projet de directive. A cette occasion, ils nous avaient offert un petit kit de graines à faire germer soi-même.
— Révision de la directive 2002/55/CE, reprit immédiatement Jürgen l’air rêveur. Exact. Beau dossier, bouclé dans les temps avec une large majorité : 456 en faveur, 150 contre et 21 abstentions, précisa-t-il. Une réussite.
— Certainement. En tous cas Sandrine avait adoré faire pousser les graines dans son bureau, sur le rebord de sa fenêtre. Un peu de nature au Parlement !
— Nous y voila. Et je me souviens d’ailleurs avoir moi-même mis Madame Dufleur en garde contre ce genre de culture sauvage, rétorqua Jürgen.
— Vous pensez que les semeurs militants en voulaient à la vie de Sandrine ?
— Je ne saurais vous le dire, Adrien, dit-il d’un ton grave, mais soit Madame Dufleur faisait entorse à son régime alimentaire, soit vos “paysans militants” vous ont donné un lot de semences empoisonnées. » Il glissa doucement la note devant moi et reprit :« A présent voyons cette note si vous le voulez bien…
— Empoisonnées ? Vous pensez donc bien que Sandrine a été empoisonnée ! l’interrompis-je à nouveau. Et, selon vous, à la solde de qui pouvaient bien être ces faux semeurs militant ? Un adversaire dans le parti ? Fish Europe, le lobby de la pêche ? Ils en voulaient incontestablement à Sandrine pour la directive Habitats et la classification de cette espèce marine. »

A cet instant, je vis que la moutarde montait au nez de Jürgen, dont le visage d’ordinaire très pâle vira au pourpre. Peinant manifestement à rester calme, il me répondit : « Je ne pense rien, Adrien. Ce que je sais en revanche c’est que si nous nous donnons la peine d’adopter des textes sur les semences, leur culture et leur conditionnement, c’est qu’il existe de réels dangers. » Puis lâchant sa note et la bride, il continua : « Oh et puis zut, vous voulez que je dise ce que je pense ? Je pense que bien qu’il soit très agréable et gratifiant d’entretenir une vision champêtre de l’agriculture, les semences sont une affaire sérieuse. Alors bien sûr, on peut jouer au néo-rural dans son bureau du 14e étage, mais il faut assumer les conséquences si la culture de graines germées se transforme en culture de bactéries ! Il y a un prix à payer quand on ignore les mises en garde des experts ! ».

Je regardai Jürgen, interdit. Quelques secondes passèrent, puis il s’excusa de s’être emporté. Il m’expliqua, gêné, qu’il avait eu une semaine difficile, que cette altercation avec le jeune homme du service de restauration l’avait probablement mis en état de choc. Je voyais bien que Jürgen ne partageait pas les soupçons que je nourrissais sur le caractère non-accidentel de la mort de Sandrine mais il manquait à ce cartésien un élément essentiel communiqué par une source de Quatreville et dont il m’avait fait part sous le sceau du secret : la souche de la bactérie qui avait contaminé Sandrine était exceptionnellement rare, quelques cas recensés, pas plus, le dernier en Allemagne trois ans auparavant. L’information était troublante. L’Agence fédérale belge pour la sécurité de la chaîne alimentaire, alertée, s’était étonnée d’un tel cas isolé.

Jürgen en vint à l’objet de notre rencontre : il m’expliqua que s’il m’avait fait venir en premier lieu, c'était pour m’annoncer que les coordinateurs politiques avaient décidé que le rapport pour la révision de la directive Habitats passait au Président de la commission environnement, Helmut Crok. J’explosai : « Quoi ! Crok ! L’allemand moustachu ? Le mec de droite ? Mais il déjeune régulièrement avec l’ancien commissaire Miguel Trimétilaminurias, le directeur de Fish Europe ! Il passe d’ailleurs plus de temps au restaurant avec les lobbies qu’au Parlement...  
— Je ne peux corroborer toutes vos affirmations, mais Herr Crok a effectivement une moustache, reprit Jürgen, tout à son devoir de neutralité.
— Mais, c’est le Président de la commission parlementaire, il a d’autre chats à fouetter ! Il ne va jamais y consacrer l’énergie nécessaire ! m’insurgeai-je.
— Nul besoin de vous inquiéter : nous, les services, sommes justement là pour nous occuper comme il se doit de ces dossiers. Adrien, me dit-il en marquant une pause, soyons réaliste, sérieux et responsable, cette idée de Plan Marshall n’a pas sa place dans une révision technique de ce genre. »

J’étais abattu. Deux longs mois de travail et d’implication dans un projet qui se retrouvait à présent entre les mains d’un conservateur connu pour ses rapports avec l’industrie. Je me serais lamenté plus longtemps sur mon sort si le cadran de l’horloge n’indiquait pas déjà 19h40. Dans une petite vingtaine de minutes, pensai-je guilleret, j’avais rendez-vous avec la séduisante Sara Palmer, gossipeuse en chef du journal Politicus.


A suivre...


Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.


 

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