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mercredi 30 novembre 2016

Episode 7 – Zeitgeist



Précédemment : La députée Sandrine Dufleur est morte d’une étrange intoxication alimentaire. Son assistant, Adrien Dulait, mène l’enquête. Il a rendez-vous avec Sara Palmer, gossipeuse en chef du journal Politicus.


Vous avez manqué le début ?
Episode 1 : L’Assemblée du crime
Episode 2 :
Actio personalis moritur cum persona
Episode 3 : La Ruche
Episode 4 - Chômage technique
Episode 5 - Moi, Président du Parlement
Episode 6 - Homo electus


Episode 7 - Zeitgeist

Beaucoup de choses avaient été dites sur Sara Palmer : pimbêche, arrogante, journaliste par imposture, et, surtout, américaine. Les commentaires désobligeants à son endroit étaient surtout le fait de journalistes qui jalousaient le succès commercial de Politicus, dernier canard arrivé sur la scène Bruxelloise depuis les États-Unis et qui faisait sensation. Le style de Sara Palmer était très personnel. Elle se concentrait sur le ragot plus que sur l’info, et c’était un pari gagnant. Sous sa plume, les acteurs de la scène européenne prenaient tout d’un coup forme humaine : ils avaient leurs travers, leurs petites ambitions, leurs sautes d’humeurs, et, inévitablement, leurs petits tracas intéressaient plus les lecteurs que les communiqués de presse institutionnels.

Ah, vertiges de la jeunesse ! Je doutais à la fois de tout, et de rien. Si elle m’avait proposé ce rendez-vous en dehors des heures de bureau, c'était surement parce qu’elle m’avait trouvé quelque charme – n’avait-elle pas « liké » l’une de mes photos de profil sur Facebook peu après que nous soyons entrés en contact ? (Une photo qui datait d’ailleurs, preuve qu’elle avait passé pas mal de temps sur ma page). Néanmoins, cette date me rendait nerveux. Sara Palmer était une très jolie jeune femme et moi… et bien moi on ne me complimentait pas beaucoup sur mon physique. Ah, si, une professeur de français au lycée, ne se rendant pas compte de l’aspect dévastateur du compliment qu’elle me faisait, m’avait comparé à Charles Baudelaire. « Le sourire peut-être » avait-elle ajouté sous les moqueries de mes camarades. J’avais hérité du douloureux sobriquet de « Adrien BauDulait ». J’avais finalement tourné cette mésaventure à mon avantage en simulant un spleen d’esthète : aspirant poète ténébreux, je déclamais à l’occasion quelques bonnes pages des Fleurs du mal, ce qui me valait quelques succès auprès des terminales L.

J’avais ainsi appris à suppléer aux défauts que la nature m’avait impartis. Une leçon que j’avais retenu de mes jeunes (et difficiles) années est qu’il n’y avait pas de rendez-vous ratés, mais seulement des rencontres mal préparées. Par exemple, pour ne pas être à court de sujets de conversation lors de mon dîner avec Sara Palmer, j’avais des heures durant scruté son actualité sur les réseaux sociaux, les articles qu’elle postait, les groupes dans lesquels elle s’activait. Mon plan de bataille consistait à aborder, l’air de rien, des sujets qui, je le savais, l’intéresseraient. Cette préparation fut laborieuse, mais des visites régulières sur les dossiers photo « Corsica by the beach » et « Mikonos Summer 2015 » de son compte Facebook avaient égayé mon entreprise.

Le restaurant italien tout à fait banal dans lequel je l’attendais depuis bientôt quarante-cinq minutes se transforma en un écrin quand elle passa le pas de la porte. Sara Palmer faisait son entrée dans mon récit.

« Navrée de vous avoir fait attendre, Adrian. » me dit-elle en s’asseyant en face de moi et en enlevant gracieusement ses écouteurs d’Iphone roses bonbon. Son petit accent américain était absolument délicieux, et elle ressemblait à s’y méprendre à Audrey Hepburn dans Vacances Romaines. J’avais l’impression d’être devant une actrice de cinéma.

« Mais pas du tout, je viens d’arriver », répondis-je contre toute vraisemblance, l’esprit embrumé par son envoûtant parfum et par les trois coupes de Prosseco que j’avais descendues pendant ma longue attente. La chaleur me montait à la tête et avec elle quelques vers de mon poète favori  : « Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme ? Ô beauté, ton regard infernal et divin verse confusément le bienfait et le crime. Et l’on peut pour cela te comparer au vin. » De vin, nous passâmes commande. « Nero d’Avola » intimai-je à la serveuse avec gourmandise.

Sara Palmer avait des techniques d’interview diaboliquement efficaces et bien à elle. Elle alternait entre anecdotes personnelles sur ses cours d’Ashtanga yoga ou son poney nommé Jersey, et questions journalistiques précises sur les rapports de Sandrine Dufleur avec ses collègues, et les dynamiques de pouvoir au Parlement européen. Son regard faussement innocent ne laissait jamais deviner si nous étions sur le terrain professionnel ou personnel. J'étais sur mes gardes : « Le Démon, dans ma chambre haute, ce matin est venu me voir. Et, tâchant de me prendre en faute, me dit “Je voudrais bien savoir…” ».

Les antipasti tardaient à arriver et les deux verres de rouge supplémentaires que j’avais enchaînés pour me donner de la contenance commençaient à avoir l’effet inverse de celui désiré. Mes tempes battaient comme deux tambours, mes pommettes rougeoyantes étaient comme deux torréfacteurs et je me serais volontiers précipité aux toilettes pour m’asperger d’eau glacée. Mais comment se détourner ne serait-ce qu’une minute de son visage ? Elle plongeait ses grands yeux rieurs dans les miens, ce même regard profond et chaud qu’elle avait dû offrir à des commissaires européens ou des députés, mais qui me donnait, ce soir, l’impression d’être déployé pour moi, pour moi seul.

Le flirt de Sara Palmer – ou du moins ce que j'interprétais comme tel – était insoutenable. J’étais pris dans ses rets et, sans m’en rendre compte, je lui en dis bien plus que je n’aurais dû. Voulant l'impressionner, je lui racontai dans les moindres détails la visite de Quatreville dans mon bureau (ce que je regrettai immédiatement car, comme tu le verras plus tard, Ô lecteur, la rivalité entre ces deux plumes était féroce). Je lui fis part de mes spéculations sur Fish Europe et des doutes que je nourrissai sur l'implication du lobby dans le décès de Sandrine. Elle flattait toutes mes théories et savonnait les pentes conspirationnistes de mon esprit jusqu’à me faire dire que Martina Scholz tirait finalement un profit politique et médiatique de la mort de Sandrine.

À ce point de notre conversation, elle tira son carnet de notes et j’avalais d’un trait mon cinquième verre de vin. De Scholz, nous passâmes à Helmut Crok qui avait hérité du rapport de Sandrine. Sara Palmer semblait insinuer que les Allemands s’en tiraient bien dans cette affaire. « Ils s’en tirent très bien in general au Parlement européen » ajouta-t-elle.
— Très juste, et les Français, en revanche : des nèfles ! dis-je en saisissant la nouvelle bouteille que nous venions de commander.
Can I quote you on that ?
— C’est à dire...
— Sous couvert d’anonymat bien sûr. Une “source bien informée” ou “high level official”. (“High level”, pensai-je ravi, ça sonnait rudement bien.)
— Vas-y pour High level ! Mais quel est le sujet du papier exactement ? demandai-je en remplissant mon verre qui semblait se vider de lui-même à une vitesse inquiétante.
— Alors voilà : je mène une investigation sur l’influence des Allemands au Parlement.
— Vrai sujet !
— Vous trouvez que les Allemands ont une influence, disons, disproportionnée ?
— Ils sont partout ! C’est le Bundestag ici !
Interesting, dit-elle en noircissant son calepin.
— Et où en êtes-vous de l’enquête?
Look, les équipes de Politicus ont retracé l'ensemble des nominations pendant ces quatre dernières années. Tous les postes key sont revenus à des Allemands, ou des Autrichiens quand les quotas allemands étaient dépassés. C’est vraiment devenu excessif.
— Et comment est-ce qu’ils réussissent à obtenir toutes ces nominations ?
Precisely... L’article que j’écris porte sur un intergroupe appelé le “Mittelstand”. Un intergroupe tout à fait banal à première vue, pas différent de l’intergroupe Tibet ou les Amis du foie gras. Mais selon mes infos le Mittelstand est un prétexte pour des deals négociés en catimini, et en allemand... »
— J’en étais sûr ! Un complot des Allemands ! Un directoire secret ! » m'écriai-je en tapant du poing sur la table, sous l’oeil inquiet de Sara et de nos voisins qui craignaient qu’une fourchette n’atterrisse dans leur osso bucco.

Dans mon esprit alcoolisé, les idées défilaient à ce moment à toute vitesse, comme des voitures folles sur une autoroute embrumée. J’imaginais une espèce de loge maçonnique se réunissant en secret, contrôlant les destinées de l’Europe. Avaient-ils joué un rôle dans la mort de Sandrine ? Étaient-ils jaloux du succès de notre rapport ? Comme par hasard, pensais-je, c’était Crok, un Allemand, qui avait récupéré le dossier ; et ces semences contaminées, elles venaient d’Allemagne elles aussi…

Sara nota les mots « directoire secret » dans son carnet, puis les souligna deux fois. Elle reprit : « Et à votre avis, quel est le rôle du Secrétaire général du Parlement, Karl Flut, dans tout ça ? D’après notre enquête, il serait fréquemment présent aux réunions du Mittelstand, c’est tout de même intriguant.
— Ah, répliquai-je, le voilà, le grand maître de la loge !
— Comment-ça, une loge ? demanda Sara, visiblement déconcertée.
— Mais oui, une loge maçonnique ! Des Illuminati de Bavière !
The Illuminati… , répondit-elle en s'arrêtant de retranscrire mes pensées comme elle l’avait fait si consciencieusement jusque là.
— Ben oui, des poignées de mains spéciales, des codes cabalistiques, des réunions secrètes, des triangles et des compas, le Mittelstand est une loge, quoi ! » continuai-je, enthousiaste.

À ce moment, le serveur vint récupérer la bouteille – vide – de Nero d’Avola, et nous demanda si nous en voulions une seconde. J’allais acquiescer quand Sara, qui n’avait pas touché son verre de la soirée, répondit : « I think we’ve had enough, thanks. » Puis elle reboucha son stylo à encre pailletée et, se tournant vers moi, me dit : « Ok. Listen, j’ai tout ce dont j’ai besoin pour le moment. I have to go now.
To go ? Et on go où ? demandai-je alors que Sara venait de se lever et enfilait déjà son manteau.
I am going home. Goodbye Adrian. »

    Je restai là, interloqué, avec mes idées de Grand Orient teuton, attablé devant l’addition que le patron venait de déposer avec un verre de vin « pour la Maison » comme il avait pris soin de me le préciser. Ce dernier calice me fit soudain percevoir avec plus d'acuité le mouvement de rotation de la Terre. Je me levai péniblement, payai l’addition et titubai vers la sortie du restaurant.

Dehors je m'aperçus qu’il pleuvait à flots. Je me pris les pieds dans un sac-poubelle qui trainait par terre. Pas de parapluie. Pas un taxi en vue. « J’ai fait naufrage dans ce Bruxelles désertique. » Pauvre Adrien ! Pauvre Belgique !

A suivre...

Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

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