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mercredi 7 décembre 2016

Episode 8 - Thalys qualis

 



Précédemment dans Le Nom de l'alose : Sara Palmer du journal Politicus mène une enquête sur les réseaux allemands au Parlement. Adrien Dulait pense que ces derniers pourraient être impliqués dans la mort suspecte de son ancienne patronne. 
Vous avez manqué le début ?
Episode 1 : L’Assemblée du crime
Episode 2 :
Actio personalis moritur cum persona
Episode 3 : La Ruche
Episode 4 - Chômage technique
Episode 5 - Moi, Président du Parlement
Episode 6 - Homo electus
Episode 7 - Zeitgeist



Episode 8 - Thalys qualis 

Il était des querelles qui revenaient inlassablement au cœur de la Bulle bruxelloise. Ainsi l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, l’existence d’un demos européen, ou l'opposition entre « Europe marché » et « Europe politique ». Un de ces sujets récurrents, propices aussi bien à la plaisanterie qu'à l'emportement, était la controverse autour du siège du Parlement.

En effet, le Parlement européen était trinitaire : il n'était qu'Un dans les écritures, mais il se matérialisait en ce bas monde dans trois lieux de travail : Bruxelles, Strasbourg et Luxembourg. A Bruxelles, le Parlement travaillait. À Strasbourg, il votait. Et à Luxembourg… Ma foi, nul ne savait vraiment ce qui se tramait à Luxembourg, mais comme personne n'était contraint de s'y rendre, cette protubérance administrative ne provoquait de colère ni dans les cœurs, ni dans les têtes.


Cette triple incarnation du Parlement trouvait son origine dans la nuit des temps communautaires. La Communauté européenne du charbon et de l’acier (« CECA » pour les intimes) avait initialement pris ses quartiers à Luxembourg, à la suite de l’une des premières négociations nocturnes de l’histoire de la construction européenne qui en compta de nombreuses : une nuit de juillet 1952, les négociations sur le siège des Institutions n’en terminaient pas. C’était la dernière décision à prendre à l’unanimité avant que les travaux de la Communauté ne puissent enfin commencer. Vers trois heures du matin, les ministres des affaires étrangères des Six avaient, de guerre lasse, accepté l’hospitalité « temporaire » du Luxembourg : l’habile Joseph Bech, ministre luxembourgeois qui avait attendu en silence pendant toute la soirée que ses collègues soient mûrs pour cette proposition, fut ensuite récompensé par un bâtiment à son nom. On ne trouvait cependant au Duché (pourtant Grand) aucun bâtiment propre à accueillir les travaux parlementaires. En revanche, il y avait à Strasbourg un bel hémicycle, celui du Conseil de l’Europe, qui n’était occupé que sporadiquement. Il fut donc prêté pour ses sessions plénières à ce qui n’était alors que la naissante assemblée parlementaire de la CECA. Au fil des années, le fait s’était ossifié en droit et Strasbourg était devenue siège officiel du Parlement, symbole de la réconciliation entre la France et l'Allemagne.

En ce temps, le Parlement n'avait que des compétences protocolaires, et n’avait pas développé cette conscience prononcée de sa propre importance qui le poussa plus tard à se saisir de tout pour – souvent – n’en dire que peu de choses. Peu à peu cependant, avec les années, le nain parlementaire était devenu un ogre, un ogre qui réclamait bruyamment que l'on brisât ses chaînes et qu'il lui soit donné loisir de s'installer où bon lui semblait, c’est à dire à Bruxelles, aux côtés de la Commission et du Conseil avec lesquels il ambitionnait de faire jeu égal. Mais la France, arc-boutée sur ses positions, enfermait le Parlement comme un trésor – un trésor qu’elle traitait, au reste, bien mal, par la qualité très variable des représentants qu'elle y envoyait et par le peu de considération qu’elle lui portait. Comme le poète dit si bien de l’homme, « quand il croit serrer son bonheur il le broie. »

L’Union européenne était une religion du Livre, qui trouvait dans d’austères traités ses fondements. Or, c’était inévitable, certains versets anciens n’avaient pas la plasticité nécessaire pour s’adapter aux transformations du monde tel qu’il va. Chaque article, cependant, avait ses défenseurs farouches, certains qu’ils étaient de détenir les clefs de la vraie foi. Dans le cas qui nous occupe, le corps diplomatique français défendait le siège de Strasbourg comme autrefois les Franciscains avaient défendu la pauvreté de l’Ordre des frères mineurs : sans faille, contre tous et tout, y compris ses propres intérêts – car, entre nous, fallait-il être de courte vue pour s'attirer ainsi gratuitement l'ire des autres nations d'Europe ; de courte vue ou bien riche de capital d'influence. Or justement, l’influence de la France vacillait à l'époque des faits dont le fil reprendra, je t’en assure lecteur, une fois cette parenthèse refermée.

Mais comprends bien, mon bon lecteur, que pour rendre compte dans toute sa mesure de ce qui se joua en cette année 2016, il faut s’attarder un instant sur ce qu’étaient alors les préoccupations de l’heure et les retranscrire fidèlement, talis qualis ; ainsi l’on comprendra comment les acteurs du grand théâtre européen n’ont pu voir arriver la catastrophe, occupés qu’ils étaient par leurs guerres picrocholines. On sait aujourd’hui le triste sort qui fut fait à cet édifice inspiré d’une peinture de Bruegel mais, à l'époque de notre récit, le siège strasbourgeois du Parlement tenait encore debout, et était la destination de cette fantastique transhumance qui voyait des milliers d’eurocrates – députés, commissaires, diplomates, assistants, conseillers et fonctionnaires – s’y rassembler une fois par mois à l’occasion de la séance plénière du Parlement.

Cette pérégrination commençait le lundi matin, en gare de Bruxelles-Midi d’où partaient pour Strasbourg deux trains charters spécialement affrétés. C'est dans la voiture bar de l'un d’eux que reprend mon récit, qui, en ce mois de mai 2016, nous emmène à grande vitesse vers la capitale alsacienne.
Guy Quatreville me regardait avec de grands yeux ronds en reposant le gobelet en carton du très coûteux mais non moins abject café du Thalys bar : « Un complot Allemand… mais c’est du grand n’importe quoi Adrien…
— Mais, Guy, vous avez écrit plus d’une fois sur la perte d’influence française. Ce genre de choses n’arrive pas hasard, tout de même. Et à qui profite le crime ? A l’Allemagne ! Le passage du rapport directive Habitats d’une française à un allemand n’est pas une coïncidence, c’est une allégorie !
— Et Politicus va écrire un papier là-dessus ? demanda Quatreville inquiet.
— Sara Palmer prépare quelque chose sur le rôle du Secrétaire général du Parlement, Karl Flut, et l’influence de l’intergroupe Mittelstand, mais elle n’avait pas l’air emballée par mon rapprochement avec la mort de Sandrine.
— Tu m’étonnes ! » dit-il d’un air moqueur.
Vexé, j’observais un moment de silence en regardant les mornes plaines du Nord défiler par la fenêtre étroite du train. Je n’en démordais pas : « Guy, vous l'avez dit vous-même, la mort de Sandrine a quelque chose de louche et cette affaire est pleine de trous. Si ce ne sont les Allemands, alors qui ?
— Disons qu’il manque des pièces du puzzle et que, par instinct, je me méfie de la police belge, dit-il en étouffant un grognement. L’influence allemande à Bruxelles est une réalité, Adrien, mais ce n'est pas un complot, juste un état de fait. La nature a horreur du vide, comme chacun sait. Or les italiens sont incapables de s'organiser, les anglais sur le départ, les espagnols empêtrés dans leurs propres histoires. Quant aux français, ils cumulent à peu près tous ces travers, et sont en outre de facto très sous-représentés dans les grands groupes politiques qui pèsent, avec 24 députés Front identitaire sur 74 français au total. Si tu veux mon avis, à Berlin tout le monde s'en fout, des nominations au Parlement. Ça se fait tout seul. »

    L’argument de Quatreville portait. L’Allemagne était bel et bien le nouvel hégémon européen mais un hégémon qui ne savait pas vraiment quoi faire de sa super-puissance. Mais le plus embêtant à ce moment était que, si ce n’était pas un coup des Allemands, nous n’avions pas l’ombre d’une piste. Quatreville ne se laissait cependant pas abattre : « Une source m’a transmis le rapport d'autopsie, reprit-il. L'analyse du légiste conclut que Sandrine Dufleur est, en effet, morte d'un malaise dû à une intoxication alimentaire. Il faut être méthodique. Que savons-nous ? Nous savons que Sandrine a été la victime de la bactérie E. coli et qu'elle possédait chez elle des graines germées offertes par une délégation de semenciers militants. Bien. Mais pourquoi alors les autres députés ayant reçu le même cadeau n’ont-ils pas été contaminés ? D’après mes informations, tous les députés français ont reçu le kit de germination. Combien ont effectivement mangé l'offrande malheureuse ? C’est facile à vérifier. Je compte sur toi pour enquêter auprès de tes petits copains assistants. Mais dans tous les cas, n’importe qui ayant eu accès au bureau de Sandrine aura pu contaminer volontairement la culture. A ce stade, je penche pour un inside job. (À ce moment, Quatreville se tut et me jeta un regard qui me mit, l’espace d’un instant, légèrement mal à l’aise.) Nous n’avons pas vraiment d’autres éléments matériellement probants. C’est donc le moment de se demander à qui profite le crime. Tu me parlais l'autre jour de Fish Europe, le lobby de la pêche qui était opposé à la révision de la directive Habitats. C'est une piste. Une autre piste peut être celle de Julien Marchet, le conseiller devenu député...
— Juju ? Impossible, m’exclamai-je.
— Après tout, insista Quatreville, il était juste derrière elle sur la liste électorale des Verts en Rhône-Alpes, en position pour prendre sa place. Certains tueraient pour être député, Adrien. D'ailleurs, je note qu'il a découvert le corps et qu'il avait les clefs de son appartement.
— Oui, enfin, Sandrine et lui étaient très proches, des amis même.
— Et vous donnez les clés de chez vous à vos amis, vous ?
— Non mais… comment dire… Il y avait une rumeur selon laquelle ils fricotaient...
— Classiquement, dans les affaires de meurtre, le coupable est soit la personne ayant trouvé le corps, soit l’amant, soit un proche, comme un collègue de travail par exemple. Ton Juju à l’air de cumuler les trois.»

Il était vrai que vu sous cet angle, Juju était un coupable tout désigné. J’étais profondément troublé : tout me paraissait possible, rien ne me semblait évident. Je me sentais ballotté par des vents contraires et, plus que de l'incertitude qui me guettait, j’enrageais de ma propre inconstance. Une minute j’imaginais les eurodéputés allemands en tenue du Klu Klux Klan, celle d'après je me figurais Juju fomenter son coup pour gravir les échelons de la vie politique, la suivante Fish’Europe payer des faux-semeurs volontaires pour offrir les graines du mal à Sandrine. Il s’en serait fallu de peu pour que j’en vienne à me soupçonner moi-même...

Nous décidâmes de retourner à nos places respectives et nous nous quittâmes sur la promesse de nous retrouver pour le dîner le soir même. Guy Quatreville désirait me présenter une amie de longue date. J'acceptai cette fraternelle invitation en me réjouissant de ce lien d'amitié grandissant entre le journaliste célèbre et moi. Je ne parvenais pas à m’expliquer ce qui poussait Quatreville à tant de bienveillance à mon endroit. Me trouvait-il tout simplement sympathique ? Pensait-il qu’ayant fréquenté Sandrine au quotidien, je pourrais l’aider dans son enquête, par un détail, par une remarque, comme le docteur Watson, péchant par excès de candeur, pouvait sans s’en apercevoir mettre l’intellect subtil et sinueux de Sherlock Holmes sur une piste ? Pour ma part, je voyais en lui un mentor, un père spirituel. Peut-être le sentait-il ? Avait-il plaisir à transmettre son expérience à un novice qui le renvoyait à ses jeunes années ? Je sentais en tout cas que son statut de vedette du microcosme bruxellois lui infligeait une dose de solitude qu’il n’avait peut-être pas voulue.

L'esprit vagabond, je retournai à ma place où j'avais négligemment posé mes affaires à la montée dans le train, tout excité que j'étais alors à l'idée de rejoindre mon ami-star dans la voiture bar, haut lieu de socialisation parlementaire où il était de bon ton d’exhiber ses relations. En arrivant, je trouvais un Jürgen très affairé, tapant d’une main sur un ordinateur portable, un document dans l’autre main, la tablette devant lui chargée de documents. Le hasard (ou plutôt l’agence de voyage du Parlement) nous avait placés côte à côte.
« Jürgen, comment allez-vous ? lui lançai-je en m'installant.
— Je suis navré Adrien mais je n'ai pas le temps de faire la causette. Je travaille sur les amendements à la directive déposés par les députés. »

    Jürgen était décidément un bourreau de travail. Rares étaient ceux qui travaillaient dans le train pour Strasbourg. Bien peu vivaient ce trajet comme un plaisir, et on ne constatait guère de culpabilité à ne se mettre à la tâche qu'une fois arrivé à Strasbourg. Au reste, une fois les sessions plénières entamées, les journées de travail s'allongeaient et se terminaient souvent tard dans la soirée. Par ailleurs, le travail y était très intense, ce qui avait valu à la ville alsacienne le surnom de Stressburg. Alors, le temps du trajet depuis Bruxelles, on dormait, jacassait ou bouquinait, ce qui avait le don d'insupporter Jürgen, agacé par les tire-au-flanc et de plus dérangé par leurs incessants bavardages. Embarrassé par l’écart entre son éthique professionnelle et ma nonchalance, j'arguai d'un rendez-vous de travail pour justifier mon absence pendant la première partie du voyage, puis m’enquis de la qualité des amendements. Jürgen hésita un instant sur la réponse à me donner – manifestement tiraillé par son devoir de neutralité – avant de me souffler, accablé : « C'est une catastrophe. Les députés ne respectent rien.
— Que voulez-vous dire ?
— La base légale ! Il y a une base légale ! L'objet de ce rapport est d'amender la directive Habitats pour classer une espèce maritime nouvellement protégée. Mais non ! Ce n'est pas assez pour nos élus, il en faut plus, toujours plus ! Vous, le groupe des Verts, vous voulez transformer l'annexe de la directive en Plan Marshall pour le littoral européen. Soit, vous êtes les Verts, ce type de créativité vous est permis. Même si vous dépassez clairement le cadre posé par la Commission, je veux bien concéder que cette directive traite effectivement des espèces marines. Mais voilà qu’ Helmut Crok, membre du très respectable et très vénérable groupe des Chrétiens Démocrates, voilà qu’Helmut Crok, dis-je, veut introduire dans la directive la création d'une force navale pour patrouiller au large de nos côtes.
— Une force navale ?
— Oui, pour tarir le flux de migrants, me dit-il d'une voix blanche. Nous entrons dans une période électorale en Merkelbourg-Pomégranie occidentale, le fief électoral de la Chancelière. Le nouveau parti de droite nationaliste vient grignoter des voix à la CDU. La CSU en congrès a mis le paquet et a proposé la création de la force navale, sans quoi ils n'apporteront pas leur soutien à la Chancelière lors des élections l’année prochaine. Comprenez-moi bien : par principe, je n’ai rien contre la création d’un corps de gardes-côtes européens, si tant est que quelqu’un trouve dans le Traité une base légale adéquate. Ce n’est pas à moi, humble bureaucrate, d’en décider. Mais pas dans ma directive ! Pas dans ma directive ! »

Le regard de Jürgen s’assombrit et se perdit dans le vide. « Quand l'imagination fertile des députés rencontre l'événement médiatique naissent les monstres juridiques les plus hideux. » dit-il dans un soupir.

A suivre...
Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.
 

2 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  2. Bonjour Les Grecques,

    Le lien vers l'épisode 9 ne fonctionne pas.
    Je vous prie de faire cesser cette intolérable frustration, j'ai horreur de sauter des chapitres et je m'ennuie au bureau.

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