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jeudi 19 janvier 2017

Episode 9 - La Plénière s'amuse





Précedemment dans Le Nom de l'alose :

Adrien Dulait est un jeune assistant parlementaire dont la patronne, l'eurodéputée verte Sandrine Dufleur, a hérité de la révision de la directive Habitats, une directive de 1992 sur la protection de la faune et de la flore.

Avec l'aide de Juju, conseiller politique au groupe des Verts, Adrien convainc Sandrine d'utiliser cette révision technique (ajout d'une espèce marine dans une annexe) pour lancer un grand plan Marshall pour le littoral. Par un heureux concours de circonstances, l'affaire prendet la proposition est un succès politique et médiatique. Jürgen, fonctionnaire du Secrétariat de la Commission de l'environnement et juriste de formation tente désespérément de donner un semblant de légalité à cette affaire.

A la veille de la présentation de son rapport, Sandrine décède dans des circonstances à première vue banales (intoxication alimentaire) mais qui éveillent les soupçons du journaliste Guy Quatreville, vieux routard de la politique bruxelloise. Adrien et Quatreville mènent l'enquête. Ils n'ont à ce stade pour boussole qu'une seule question : à qui profite le crime ?

A Juju, ancien colistier de Sandrine, promu député après sa mort ? A Helmut Crok, le député allemand ayant repris l'important dossier directive Habitats ? A Fish Europe, le lobby de la pêche qui a tout intérêt à s'opposer à l'allongement de la liste des espèces protégées ? Au Mittlestand, une mystérieuse confrérie de députés allemands qui se trouve dans le collimateur du journal à scandale Politicus et de sa journalistestar Sara Palmer ? Vous le saurez en continuant la lecture de notre feuilleton dont le fil reprend à Strasbourg, en pleine session Plénière.

Episode 9 - La Plénière s'amuse

Les sessions plénières étaient comme de grandes classes vertes pour adultes. Passé le désagrément du départ, une fois arrachés à leur quotidien bruxellois, bien des eurocrates finissaient par se plaire à Strasbourg. Il était évidemment de bon ton de se plaindre, de lever les yeux au ciel quand était prononcé le nom de la capitale alsacienne, mais j’en soupçonnais beaucoup de prendre un secret plaisir à l’exercice.

Pour nombre d’entre eux, ces escapades mensuelles étaient un moyen d’échapper à un quotidien morne et routinier. À Strasbourg on était comme hors du temps. Les journées commençaient aux aurores par des petits déjeuners de travail imposés par des collègues scandinaves. Elles se terminaient, une fois la tâche accomplie, par de bons dîners à l’heure espagnole, dont les additions étaient partagées « à la romaine », c’est-à-dire à parts égales, au profit des bons vivants et des gros mangeurs. Continûment en représentation, tout le monde était tiré à quatre épingles. Chaussures cirées et costumes bien cintrés pour ces messieurs, talons hauts et chemisiers serrés pour ces dames. Les liaisons extra-conjugales étaient nombreuses ; les regards fusaient et ce bel assistant ou cette jolie stagiaire auxquels on n’aurait pas forcément adressé la parole dans l’espace très hiérarchisé du Bruxelles de tous les jours devenaient, pendant ces quatre jours de cohabitation forcée, les acteurs à part entière d‘un épisode de « la Plénière s’amuse ». Étais-je moi-même emporté par cette expérimentation sociale, ou bien est-ce que quelque chose de vraiment exceptionnel m’arriva en cette Plénière de mois de mai ? Cher lecteur, je t’en laisse juge.

Le destin frappa alors que je sortais d’une pénible réunion de la commission de l’environnement, à l’occasion de laquelle avaient été discutés les amendements à la directive Habitats. Tout portait à croire qu’une majorité se dégageait autour de l’idée d’Helmut Crok d’utiliser la directive comme véhicule pour la création d’une nouvelle agence européenne, embryon de force navale pour la Méditerranée. L’objectif affiché de cette nouvelle entité serait de combattre les pêcheurs braconniers et d’assurer le respect des quotas de pêche en haute mer, mais il était clair pour tous les acteurs du dossier que l’objectif réel était d’armer des frégates à pavillon européen pour s’attaquer aux passeurs de migrants en Méditerranée. Si l’on n’y prenait pas garde – et c’était la crainte de quelques-uns, comme moi, soucieux des droits humains – le mandat de cette agence pourrait bien se durcir et, faisant fi des grands principes du droit international, les fier-à-bras de la future marine européenne se mettraient bientôt à refouler les migrants qui arrivaient du Maghreb, de Libye et de Syrie.

Bref, le spectre de la « forteresse Europe » refaisait son apparition dans l’hémicycle à l’instigation de la droite. J’étais profondément partagé. Les Verts étaient antimilitaristes et pro-immigration par tradition, mais ils étaient aussi fédéralistes par conviction et l’idée d’une patrouille navale affichant pavillon européen faisait avancer l’Europe sur les chemins de la souveraineté postnationale. Par ailleurs, Crock, habile négociateur, avait fait un appel du pied à Juju, qui avait repris le dossier pour le groupe des Verts, en faisant comprendre dans son intervention que la création d’une force navale irait de pair avec le plan Marshall pour la faune marine. Mieux, il voulait en faire une ligne rouge pour le Parlement européen dans les négociations avec le Conseil. Une telle occasion pour les Verts d’avoir l’appui d’un grand groupe sur l’un de leurs projets phares ne se représenterait pas de sitôt. Travaillé par le doute, je décidai d’aller prendre un café en regardant les cygnes qui, souvent, venaient glisser gracieusement sur l’Ill, le bras de rivière qui enserrait le Parlement. Je me mis en marche, la tête basse, le pas lourd, traversé pour la énième fois par les affres douloureuses du compromis entre idéal et réalité politique.

Pour rejoindre le bar, je devais traverser la longue passerelle couverte qui enjambait l’Ill. Je m’y engageai quand mon regard fut soudainement attiré par une jeune femme qui s’avançait à l’autre extrémité. Unique point de passage entre la partie la plus ancienne de l’édifice et l’hémicycle, la passerelle, fortement fréquentée, avait été séparée en son milieu par ses architectes pour que ceux qui allaient ne gênassent pas ceux qui venaient. Cette silhouette, je ne pus d’abord que la deviner au milieu de la foule qui avançait en rang serré. Mais déjà une force irrésistible empêchait mon regard de s’en détacher. Nous avancions l’un vers l’autre, comme deux jouteurs rasant la lice. Mon cœur battait, fort et pesant, mais ce n’était ni de peur, ni d’appréhension, sentiments réservés d’ordinaire par moi aux filles inaccessibles, comme cette ensorceleuse de Sara Palmer. J’étais envahi d’une douce euphorie. Enfin je vis plus précisément son visage. Elle avait des pommettes généreuses, égayées de taches de rousseur. Ses cheveux étaient blonds et fins. On aurait dit un ange.

La demi-minute qui me suffisait d’habitude pour traverser la rivière s’étirait. Quand nous arrivâmes à un mètre de distance, nos regards se croisèrent, longtemps. Ma jouteuse brisa sa lance : la première elle me sourit. J’acceptai le match nul : je lui souris franchement en retour. L’échange ne dura qu’une fraction de seconde : emportée par le flot des bureaucrates, elle disparut dans la foule. Arrivé au bout de la passerelle, je décidai de faire marche arrière, mais il était trop tard. Je serrai mon badge d’accès contre mon cœur, le regard perdu. D’un filet de voix, je prononçai ce nom : « Julie ». Car oui, dans cette joute amoureuse, le prénom inscrit sur son badge m’était arrivé en plein visage comme une brisure de lance au défaut de la cuirasse.

J'avais également remarqué la couleur de son badge d'accès, bleu clair : elle était l’assistante d'un député. C'est qu'en ce temps-là, chacune des castes qui cohabitaient au sein du Parlement était bien identifiable. Les lobbyistes, badges bruns. Les journalistes, badges jaunes bien visibles, comme pour inciter à la méfiance. Les membres du secrétariat et des groupes politiques les plus gradés avaient un badge orné de la lettre « H » qui leur donnait accès à l'hémicycle. Les députés, quant à eux, ne portaient le plus souvent pas leur badge bleu nuit : leur air suffisant leur ouvrait toutes les portes.

Je savais que bien des indications auraient pu également être déduites de son apparence vestimentaire. Vintage pour les communistes, débraillé pour les Verts, mal taillé pour les socialistes ou m'as-tu-vu chez les libéraux, le style vestimentaire devenait chez les conservateurs aussi impeccablement soigné qu'il était classique. Le renforcement récent de la présence de l'extrême droite dans les murs du Parlement était venu bouleverser le paysage. Ses représentants, venus pour beaucoup de France, des Pays-Bas ou d'Autriche, avaient apporté leur touche à eux, mêlant vestes de chasse, costumes marron à gros carreaux, polos boutonnés ras du cou et Rangers vernies. Les repères vestimentaires de la culture transpartisane bruxelloise en avaient été brouillés. Un code demeurait cependant universel : chez eux comme au sein des autres groupes, plus précaire était le contrat, plus serrée était la cravate et courte la jupe.

Mais sur la passerelle, dans mon émotion, je n'avais pu regarder que son visage. De sorte que je ne disposais que de ceci : « Julie », un prénom, peu de choses. De retour dans mon bureau, sans même prendre le temps de regarder mes mails, je tapai fébrilement sur un moteur de recherche les cinq lettres de ce prénom accompagnées des mots « Parlement » et « européen ». Cette recherche fiévreuse ne donna aucun fruit. Pauvre fou. Amoureux et fou.

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