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mercredi 25 janvier 2017

Le Nom de l'alose - épisode 10


Précédemment dans Le Nom de l'alose : Toute l'eurocratie est à Strasbourg pour la session plénière du Parlement européen. Sous l'impulsion du nouveau rapporteur Helmut Crok, l'idée d'utiliser l'annexe de la directive Habitats pour créer une force navale européenne s'impose. Adrien, lui, est tombé amoureux.

Vous avez manqué le début ?
Episode 1 : L’Assemblée du crime
Episode 2 :
Actio personalis
Episode 3 : La Ruche
Episode 4 - Chômage technique
Episode 5 - Moi, Président du Parlement
Episode 6 - Homo electus
Episode 7 - Zeitgeist
Episode 8 - Thalys qualis
Episode 9 - La Plénière s'amuse
 
Episode 10 – Parole parole parole
 
À vingt-et-une heures, je rejoignis Guy Quatreville pour un dîner en ville avec une de ses amies. Dans le taxi qui nous conduisait au restaurant, il m’expliqua que notre invitée n’était autre que Mina Bascheri, la directrice en charge du dossier directive Habitats à la Commission européenne. « Une vieille copine » me glissa-t-il en poussant la porte du restaurant alsacien qu’elle avait choisi pour nous. Dîner avec Quatreville et une directrice : j’avais l’impression de faire mon entrée dans la cour des grands.

Le Fink’Stuebel était un chaleureux restaurant strasbourgeois qui, à cette heure-ci, était plein d’eurocrates, commissaires et députés sortant de quelque séance de nuit. Cette Winstub au décor chargé mettait tout de suite à l’aise. On y mangeait sans chichi des plats roboratifs qui apaisaient les appétits aiguisés par de longues journées de travail. Les verres de riesling tintinnabulaient et participaient au brouhaha général. Quelques éclats de rire gras venaient ponctuer les conversations qui, le pinot aidant, allaient bon train. De temps à autre, les convives se penchaient au-dessus de leur pièce de viandes fumantes, jetant des regards discrets de part et d’autre, et s’échangeaient quelque information confidentielle ou rumeur croustillante, le tout sous l’œil mélancolique et serein des cigognes empaillées.
 
En entrant, nous vîmes au milieu de l’établissement, dans la lumière tamisée, une dame d’âge mûr nous adresser un léger signe de la main. Elle me lança un large sourire : c’était Mina Bascheri : « Adrien, ravie de faire votre connaissance.
— Tout le plaisir est pour moi, Madame Bascheri.
— Je vous en prie Adrien, appelez-moi “Mina”, ça m’aidera à oublier qu’au moment où vous veniez au monde, j’assistais à la signature de l’Acte unique.
— “Assistais”, c’est le moins qu’on puisse dire ! reprit Quatreville. Elle était aux premières loges, petit… » En riant, ils se donnèrent une accolade chaude, généreuse et amicale. Elle se rassit devant son verre de vin liquoreux.
« Tais-toi, Guy, tu ne me rajeunis pas et tu exagères ».
 
Quatreville n’exagérait pas le moins du monde. À Bruxelles, Guglielmina Bascheri – “Mina” pour les autorisés – c’était quelqu’un. Femme discrète et élégante, la soixantaine gracieusement portée, elle faisait partie de la noblesse administrative européenne. Petite nièce préférée de Silvia de Bondini, l’épouse de Jean Monnet, elle avait tout appris de son grand-oncle qu’elle citait abondamment. Elle avait commencé sa carrière (à vingt-cinq ans à peine) dans le cabinet d’Altiero Spinelli à l’époque où il était commissaire à l’industrie. Elle avait depuis gravi tous les échelons au sein du Berlaymont, le siège de l’exécutif européen. Aucune Direction-Générale, aucun service n’avait de secret pour elle, et elle appelait tout le gratin par son prénom. Mina avait un sens aigu de l’intérêt général européen. Quatreville me confia plus tard qu’il la soupçonnait d’être à l’origine des révélations de l’affaire Édith Cresson, qui avait entaché la Commission à la fin des années 90. Jamais nous n’en parlâmes avec elle. Cette douloureuse affaire avait durablement miné l’autorité de la Commission européenne, institution qui était toute la vie de Mina, mais je veux bien croire que, témoin du ravage de la corruption et du népotisme dans son Italie natale, elle ait pu tout faire pour que ce cancer ne se propage pas à Bruxelles. Bien souvent à Bruxelles, les eurocrates s’inscrivaient en faux contre les stéréotypes nationaux : les Britanniques étaient europhiles, les Italiens pointilleux sur le respect des règles, les Allemands magouilleurs ; et les Français en venaient même parfois à être modestes.
 
« Et comment vous êtes-vous rencontrés ? demandai-je, soucieux de m’affirmer un peu dans cette conversation entre grands fauves européens.
— Ah, Adrien, vous savez, avant que Guy ne dîne avec les commissaires en tête-à-tête, il avait besoin d’une simple directrice pour lui souffler ses papiers.
— Mina ! s’offusqua Quatreville.
— Une boutade Guy, une boutade, dit-elle d’un air paisible. Mais dites-moi Adrien, comment avance notre directive Habitats au Parlement ? Ou devrais-je dire notre Plan Marshall pour la faune marine ?
— De Plan Marshall nous sommes passés à force navale.
— Eh oui, c’est un coup d’Helmut Crok, ça ! Sacré Helmut. Son rêve a toujours été d’être ministre de la Défense en Allemagne. Il n’a hérité que de la Présidence de la commission environnement du Parlement, que voulez-vous, un poids lourd, ça ne se gare pas toujours où ça veut.
— Cette histoire de force navale n’a pas l’air de vous chagriner.
— Pourquoi voulez-vous que j’en prenne ombrage ?
— Quand je vois la mine que fait notre administrateur de commission parlementaire, son embarras avec les bases légales, je me dis que côté Commission européenne…
— Pas du tout. Il faut que le Parlement s’exprime, qu’il s’affirme. C’est dans la volonté des représentants du Peuple que se joue l’avenir politique de l’Europe, pas dans les bases légales. »
    J’étais ravi de le lui entendre dire. Je repris de plus belle : « Exactement, de la politique, on doit faire de la politique !
— Oui, mais il faut la faire jusqu’au bout, nota Quatreville. Les parlementaires européens sont fortiches pour crier dans l’hémicycle, mais quand il s’agit de se battre face aux États, il n’y a plus personne…
— Très juste, dit Mina.
— Pour moi, l’Europe fait sa mue, reprit-il encouragé, elle est fragile, mais il faut avancer !
— Tu as certainement raison, dit Mina. Nous ne sommes pas beaucoup à l’accepter dans les DG et les ministères, mais il faut se défaire sans regret de l’exuvie technocratique et diplomatique.
— Oui ! Les ‘technos’ se shootent à la déclaration Schuman en se disant qu’ils ont raison d’y aller par petites touches, loin du regard des peuples, dit Quatreville en élevant le ton. Je les comprends : il ne faut pas scier la branche sur laquelle on est assis, mais, moi qui vois ça en observateur, je vous le dis franchement : l’Europe des petits pas mène à l’Europe des petits riens.
— Les constitutionnalistes doivent l’emporter sur les fonctionnalistes, Spinelli reléguer Monnet, dit Mina toujours prompte à citer les anciens. L’Europe ne peut plus rester ce bel enfant noble et fragile entouré de fonctionnaires bienveillants : elle doit grandir, en adolescente démocrate, s’égarer, et grandir encore, sortir de la zone de confort que représente le marché unique et les quatre libertés. Certains souhaiteraient enfermer l’Europe et ses institutions dans un monde aseptisé de codes et de règles, parce que c’est rassurant. Faire de la Commission un simple chef de gare et du Conseil européen un Congrès de Vienne à peine dépoussiéré, un conclave opaque, feutré comme un salon diplomatique, où les cris de l’intérêt général européen viennent mourir étouffés dans des conclusions indigestes et illisibles.
— Au contraire, s’écria Quatreville en abattant un poing lourd sur la table il faut rentrer dans l’histoire, dans la géographie, accepter la confrontation politique, se fâcher, faire fi du compromis qui anesthésie tout le monde, donner sa place à l’imprévu, prendre des risques !
— Quel gouvernement pour l’Europe ? dit Mina le regard haut. Une Commission européenne devenue politique, qui aurait abandonné les oripeaux de la Haute-autorité, experte obsédée de marché unique et de concurrence ? Une Commission démocratique s’appuyant sur une majorité de députés européens et capable de capturer l’imagination des peuples ? Ou bien un Conseil européen, tour de siège intergouvernementale, dont les membres sont individuellement légitimes, mais dont aucun n’a reçu mandat pour gouverner l’Europe ? Un Conseil européen dans lequel les gros mangent inévitablement les petits et où la violence de la domination d’une nation sur les autres pointe continuellement le bout de son nez ? Au cours des décennies, la réponse au déficit démocratique européen a toujours été de donner plus de pouvoir au Parlement européen, mais un Parlement n’est rien sans un exécutif fort à contrôler et sur lequel s’appuyer. La question du gouvernement, voilà la vraie question pour l’Europe. »
 
Je les écoutais en silence mettre des mots sur des idées que j’avais déjà tenté d’élaborer confusément par moi-même, et dont cette exposition forte et claire  accroîtrait en moi la conviction. Mina était en verve. « Le projet européen ne se propose pas de colorer d’Europe un pouvoir existant, mais de faire émerger un pouvoir nouveau, un pouvoir européen. L’opération est délicate, le résultat incertain, les ouvriers peu nombreux. » Mina s’arrêta un instant, nous regardant avec une intensité palpable, puis dit : « le chemin à parcourir n’est pas facile, ni sûr, mais il doit être parcouru, et il le sera ! »

Ce prêche européen nous élevait très haut au-dessus du restaurant, à une altitude où l’on respirait l’air vif des réflexions de Mina, cet air des hauteurs. Je fus soudain violemment ramené au niveau de la mer en apercevant Helmut Crok sortir de l’arrière-salle du restaurant, bras dessus, bras dessous avec l’ancien commissaire devenu lobbyiste, Miguel Trimetilaminurias, le secrétaire général de Fish Europe. Je me cachai dans mon menu. Trop tard. Ce vendu de Trimetilaminurias m’avait repéré.
 
 
A suivre...
 
Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

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