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mercredi 1 février 2017

Episode 11 – In the Shadows

Précédemment dans Le Nom de l'alose : Toute l'eurocratie est à Strasbourg pour la session plénière du Parlement européen. Sous l'impulsion du nouveau rapporteur, Helmut Crok, l'idée d'utiliser l'annexe de la directive Habitats pour créer une force navale européenne s'impose.

Vous avez manqué le début ?
Episode 1 : L’Assemblée du crime
Episode 2 :
Actio personalis
Episode 3 : La Ruche
Episode 4 - Chômage technique
Episode 5 - Moi, Président du Parlement
Episode 6 - Homo electus
Episode 7 - Zeitgeist
Episode 8 - Thalys qualis
Episode 9 - La Plénière s'amuse

Episode 10 - Parole, parole, parole
 
Episode 11 – In the Shadows
 
Dans les brumes du petit matin alsacien, j’approchai du Parlement européen. Un léger halo blanc l’entourait encore. Il était cruellement tôt – 7 h 55 – et la fraîcheur matinale n’était pas parvenue à me réveiller tout à fait. En moi remontaient les saillies européennes de Mina et Quatreville ainsi que des relents de marc de Gewurtz. Et j’avais toujours devant les yeux, comme un voile invisible, le visage de Julie qui ne me quittait plus.
 
Le Parlement européen à Strasbourg habitait un édifice étrange. Bâti sur le modèle de la tour de Babel, il s’était agrégé à la fin des années 1990 aux bâtiments existants du Conseil de l’Europe, institution distincte de l’Union européenne, mais dont le nom prêtait à confusion. Construit au bord de la rivière Ill, le siège du Parlement donnait l’impression d’une forteresse protégée par ses douves. L’intérieur de cette termitière parlementaire était plus troublant encore. Véritable dédale, les 200 000 m2 de couloirs et de bureaux étaient à l’image des chemins que l’Europe empruntait pour arriver à destination : sinueux, étroits et incertains.
 
Une fois passés les portiques de la sécurité, j’avançai machinalement vers mon bureau pour y récupérer mon dossier « directive Habitats ». Helmut Crok, nouveau rapporteur, avait, en cette heure matinale, convoqué une réunion des rapporteurs fictifs ou « shadow rapporteurs ». Au Parlement européen, les shadows étaient des députés chargés de négocier un dossier donné au nom de leur groupe politique. Leur mandat était souvent assez flou, ce qui leur permettait de donner libre cours à leurs marottes. Ces réunions de négociations constituaient le cœur du travail parlementaire : on y discutait les positions du Parlement, paragraphe par paragraphe, adjectif par adjectif, virgule par virgule. Le rapporteur y faisait ses arbitrages, donnant satisfaction à tel groupe sur tel autre, s’assurant à tout moment qu’il avait bien la majorité avec lui sur chaque amendement : une fois le texte de compromis patiemment tricoté, il devait nécessairement être assez solide pour passer avec succès l’épreuve du vote en commission.
 
Mon dossier en main, je me mis en quête d’un café et d’un croissant pour me mettre les idées en place, puis me dirigeai à grands pas vers une salle de réunion dont je n’avais jamais entendu parler. Si les parties « LOW », « SDM » et « WIC » du bâtiment n’avaient plus de secret pour moi, la partie « PFLM » menait souvent à des impasses. Nombreux étaient ceux qui, s’y aventurant, s’étaient perdus. C’était, ce jour-là, mon cas. Certes, selon les usages, si le Secrétariat devait naturellement être présent à l’heure dite, il était admis que les « politiques », dont j’étais, puissent arriver légèrement en retard — nous étions après tout des gens fort occupés. Cependant, il eut été malvenu pour moi d’arriver après le député que j’avais la charge de conseiller. C’était le cas ce matin : Juju, shadow pour les Verts sur ce dossier, était étrangement matinal et m’attendait déjà devant la salle de réunion. Il était venu accompagné de son stagiaire avec lequel il bavardait.
 
« Valentin, je te présente Adrien Dulait, notre conseiller politique sur les questions d’environnement, un poste que j’occupais avant d’être député, dit Juju avec un air paternaliste.
Bonjour Monsieur Dulait, “Constantin”, dit-il sans oser reprendre son maître et en me tendant la main. Enchanté.
Alors Constantin, vous vous plaisez au Parlement ?
C’est un grand honneur, Monsieur Dulait, que d’être ici, pour un jeune comme moi qui...
— Augustin est un garçon, très intelligent, interjeta Juju.
Merci Monsieur, dit Constantin.
Adrien, tu veux un café ?
— Ah oui tiens, pourquoi pas. Je me suis couché tard hier.
Tenez Clémentin, vous ne pourriez pas aller nous chercher deux cafés avant que la réunion ne commence ? » dit Juju en dégainant un gros billet jaune bien raide, fraîchement sorti du distributeur.
 
Les stagiaires étaient un genre nouveau de lumpenprolétariat. Ils venaient travailler – parfois à leurs frais – pour rajouter une encoche, une ligne à leur CV. Ces jeunes gens endimanchés ne donnaient jamais l’impression d’être tout à fait à leur place. Ils étaient prêts à tout pour décrocher un emploi, voire même un autre stage, un stage rémunéré cette fois, ou, à défaut, obtenir une recommandation, un remerciement, une tape sur l’épaule, un regard, même furtif. En politique, les stagiaires étaient souvent des neveux d’anciens barons locaux du parti qui atterrissaient à Bruxelles parce que le cursus Sciences Po les obligeait à sortir de l’Hexagone pour un semestre. Constantin était l’un d’eux. Alors qu’il s’éloignait de nous, il devait se demander si ses étés passés à travailler comme serveur ne lui seraient finalement pas plus profitables dans son nouveau rôle que les cours de droit de l’environnement sur lesquels il avait sué tout un hiver et dont il imaginait très certainement qu'ils lui avaient ouvert la porte du bureau de Juju.  
 
Juju, pour sa part, me semblait être très vite entré dans son nouveau costume d’élu. Il faut dire qu’il s’y préparait depuis longtemps, persiflait-on dans les couloirs du parti. Il gardait encore un petit ruban noir au revers de sa veste, mais, hormis ce discret signe distinctif, il ne portait plus le deuil de Sandrine. Il m’avait laissé entendre qu’il voyait quelqu’un, mais avait refusé d’en dire plus. « Pas n’importe qui » m’avait-il glissé, sourire satisfait aux lèvres, en me gratifiant d’un léger et amical coup de coude. Je soupçonnais une liaison avec la jolie députée italienne Barbara Matela. De son côté, Quatreville soupçonnait surtout Juju de ne pas être complètement étranger au décès de Sandrine ; il avait encore la veille au soir fait quelques allusions en ce sens. Si je ne partageais pas sans réserve ses soupçons, je ne pouvais que noter le contraste entre l’effusion de sentiments que Juju avait donnés à voir les jours qui avaient suivi le décès de Sandrine et l’attitude satisfaite qu’il arborait désormais, après quelques semaines seulement. Mais il était mon ami, un ami député de surcroît. Et puis, comment le blâmer d’avoir si vite tourné la page ? Moi-même, très pris par mes nouvelles fonctions de conseiller politique, j’étais passé à autre chose. Le temps estompe la douleur, et l’ascension sociale y contribue.
 
Ce matin-là Juju avait les traits détendus et la mine joviale. Crok était très en retard, ce qui nous donna le loisir de bavarder. Je fis remarquer que si un rapporteur grec nous avait fait attendre aussi longtemps, tous les Nordiques s’en seraient donné à cœur joie sur ces Méditerranéens incapables de se lever de bonne heure. J’en profitai aussi pour prévenir Juju que nous devrions nous tenir sur nos gardes. En effet, j’avais vu Crok en compagnie du lobbyiste Trimetilaminurias et il y avait fort à parier qu’il serait tenté d’abandonner la classification de nouvelles espèces marines comme espèces protégées lors des négociations avec le Conseil. Juju me détrompa, m’expliquant, d’un air assez suffisant, que je n’avais pas de soucis à me faire, que Crok lui avait donné sa parole sur ce point.
 
Quinze minutes passée l’heure dite, et toujours pas de Crok. Je voyais Jürgen, l’air inquiet, s’agiter sur sa chaise. Il se tordait les mains. Son amour des règles s’étendait naturellement à la ponctualité. J’avais une authentique compassion pour cet animal administratif qui ne trouvait de quiétude que dans l’ordre et la discipline. Les souffrances qu’il s’infligeait étaient bien dérisoires, songeai-je, car le monde dans lequel nous vivions ne se laissait pas administrer ; il était touffu, chaotique, imprévisible et parfois en retard, très en retard, comme aujourd’hui notre rapporteur. Soudain, un assistant de droite venu représenter son député manifestement pas assez matinal ou bien occupé ailleurs s’écria, téléphone en main : « Crok est à l’hôpital ! » Tous les regards convergèrent vers le porteur de nouvelle, qui piqua un fard et bredouilla que Quatreville venait de twitter l’info. Tout le monde dégaina son téléphone. Un autre participant renchérit en brandissant le compte de Sara Palmer : « Politicus le donne pour mort ! » La confusion était totale. Nous sortîmes en rang désordonné et dans le brouhaha. Je composai fébrilement le numéro de Quatreville. « Allô… Guy que se passe-t-il ? Crok est mort ?
Trop tôt pour le dire.
— Mais Politicus annonce que… »
À l’autre bout du téléphone, Quatreville grogna : « Mince ! Ils m’ont doublé ! Écoute, oui, Sara Palmer et moi tenons d’une même source que Crok est bien mort. J’attendais une confirmation de l’hôpital civil de Strasbourg. Elle l’aura eue avant moi, ou bien n’aura pas attendu d’avoir une deuxième source, ce qui ne m’étonnerait qu’à moitié...
Et c’est du sûr ?
L’info est béton ; ça vient de très haut.
— Mais que s’est-il passé ?
Un truc idiot à première vue : il se serait étouffé avec un bretzel pendant un petit déjeuner de… (Quatreville marqua une pause.)
— Guy, je ne t’entends plus. Un petit déjeuner de quoi ?
De l’intergroupe Mittelstand…
— L’intergroupe… pas croyable… Le complot allemand !
Écoute, ça ne prouve rien, et surtout Sandrine Dufleur n’avait pas de lien évident avec eux. D’ailleurs, pourquoi assassineraient-ils l’un des leurs ? Ça ne tient pas debout.
— Que crois-tu qu’il se soit passé Guy ?
Je ne sais pas Adrien, mais cette histoire ne me dit rien de bon… »
 
J’étais sous le choc. Bien sûr, rien ne m’était directement arrivé, mais peut-être s’en était-il fallu de peu, pensai-je en regardant avec suspicion mon croissant à demi entamé. C’était la première fois que je côtoyais la mort d’aussi près. J’étais à l’étranger lors des attentats du métro de Bruxelles et je n’avais donc pas pu m’associer au deuil collectif. Mais cette fois-ci, c’était certain, je pourrais me faire rembourser mes séances de psychothérapie.


 
A suivre...
 
Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

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