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mercredi 15 février 2017

Episode 12 – In Memoriam

Précédemment dans Le Nom de l'alose : Toute l'eurocratie est à Strasbourg pour la session plénière du Parlement européen. Helmut Crok, le député ayant repris le dossier « directive Habitats » après le décès de Sandrine Dufleur, a lui aussi trouvé la mort dans des circonstances étranges : il a péri lors d'un petit déjeuner du très confidentiel intergroupe Mittelstand, en s'étouffant avec un bretzel.

Vous avez manqué le début ?
Episode 1 : L’Assemblée du crime
Episode 2 :
Actio personalis
Episode 3 : La Ruche
Episode 4 - Chômage technique
Episode 5 - Moi, Président du Parlement
Episode 6 - Homo electus
Episode 7 - Zeitgeist
Episode 8 - Thalys qualis
Episode 9 - La Plénière s'amuse

Episode 10 - Parole, parole, parole
Episode 11 - In the shadows
Episode 12 – In Memoriam
 
La tension était à son comble. Par deux fois en l’espace de trois mois le Parlement était endeuillé. Si la mort de Sandrine avait attristé la Bulle, celle d’Helmut Crok la terrorisa. Dans l’hémicycle où les députés étaient réunis quelques heures après le drame, l’ambiance était électrique. Juste avant la traditionnelle séance de vote de midi, après la minute de silence, le conservateur anglais Ashley Snake, chef de file du groupe de pression Single Seat qui demandait l’instauration d’un siège unique pour le Parlement européen, tenta de démontrer à l’aide de circonvolutions intellectuellement impressionnantes que la catastrophe n’aurait pas eu lieu si les députés n’avaient pas été à Strasbourg, mais à Bruxelles ce jour-là, puisqu’on ne consommait pas de bretzel à Bruxelles.
 
Agité plus qu’à l’habitude, le tribun pro-européen Guy Federofstadt lança une tirade demandant à ce que le corps de Crok soit veillé toute une nuit au Parlement, que son siège dans l’hémicycle ne soit plus jamais occupé et qu’il y soit posé une plaque en sa mémoire. « Quand un grand Européen comme Crok s’en va, c’est un peu de l’Europe qui se meurt », avait-il déclaré devant l’assemblée. À quoi le sulfureux député d’extrême extrême droite, Bruno Fortiche, exclu du Front identitaire de Marine Le Pain pour ses propos tendancieux sur les chambres à air, avait répondu que l’Europe était le « Croquemort des Peuples » et que la folie destructrice des pro-européens valait bien un « Crok mort ». Federofstadt qualifia Bruno Fortiche de fasciste ; l’intéressé lui rétorqua que les « fédérastes » dans son genre mèneraient l’Union européenne à sa perte, comme en son temps Jézabel avait perdu Achab. Les insultes continuèrent hors micro. L’hémicycle s’enflamma. Une bagarre éclata entre deux membres du parti antieuropéen anglais UKEEP, sans lien apparent avec le débat. Devant ce spectacle de désordres, la Présidente Martina Scholz prit sur elle de suspendre les travaux de la Plénière pour le reste de la semaine. Si certains groupes politiques y virent une manœuvre tactique pour retarder l’adoption de rapports qui gênaient Martina Scholz, la caravane parlementaire, elle,  ne bouda pas son plaisir : on profita de cette période de chômage technique pour flâner dans Strasbourg, une ville que beaucoup n’avaient jamais parcourue que de nuit en revenant de quelque réunion, ou bien une valise à la main, courant après un train.
 
Ce furent deux demi-journées irréelles. Les salles de réunion étaient vides, les couloirs déserts. Tout semblait calme en apparence, mais les morts de Sandrine et Crok étaient dans toutes les têtes. À la cantine, j’entendais bruisser les interrogations et les craintes : était-ce une coïncidence ? Deux malheureux accidents ? Ou fallait-il y voir l’effet de quelque funeste dessein ? Était-on encore en sécurité au Parlement ? Une rumeur plus terrible encore circulait : Crok ne se serait pas simplement étouffé, mais aurait été empoisonné. Quatreville était persuadé que quelque chose se tramait : ses sources parlementaires le tenaient à l’écart, ne répondant pas aux messages et ne décrochant pas leur téléphone.
 
Deux jours après le glas, sonna l’heure du retour à Bruxelles. En arrivant à la gare, je retrouvai une foule d’eurocrates se pressant dans le hall des départs. À quelques mètres d’eux, j’aperçus Julie, ma belle inconnue de la passerelle.

Le regard en coin, j’essayais de voir sans être vu ; ou plutôt, j’essayai de voir si j’étais vu. Je faisais de grands gestes et parlais fort dans l’espoir d’être remarqué. Sans succès : Julie avait le nez collé à son smartphone. Le haut-parleur annonça le quai d’où devait partir le premier des deux Thalys spéciaux pour Bruxelles. Elle leva la tête et se mit en marche. Bingo : elle était dans le même train que moi ! Je tentai de la suivre, mais fus bloqué dans mon élan par deux dinosaures encravatés qui péroraient à pas lents. Les deux fossiles administratifs parlaient de l’ajustement annuel des salaires et des prochaines élections syndicales. En tendant l’oreille, je compris qu’ils travaillaient pour la DG finances et personnel, une tribu redoutée à l’intérieur de la Maison : c’était l’administration de l’administration. Tomber en disgrâce auprès de ces gens-là pouvait faire dégringoler n’importe quel eurocrate dans un gouffre de procédures. S’ils étaient de mauvais poil ou vous avaient dans le pif pour une raison ou pour une autre, ils pouvaient transformer le moindre changement de statut ou le plus petit remboursement en un calvaire administratif sans garantie de succès. Amoureux, mais raisonnable, j’optai donc pour la prudence en me rangeant calmement derrière eux. Au loin je voyais ma belle qui m’échappait, filant comme le vent.
 
À peine monté à bord du train, je parcourus les allées à sa recherche. Dès les premières rangées, mon regard tomba sur Jürgen, plongé dans un livre épais. « Hello, Jürgen, l’interpellai-je. Que lisez-vous ? Ça ne ressemble pas à des amendements ou un rapport... » L’administrateur irréprochable était pris en défaut. Je ne pouvais laisser passer cette occasion unique de le taquiner. Jürgen m’expliqua imperturbablement que, s’il estimait normal de faire bon usage de son temps lors du voyage aller, il se permettait des lectures plus légères sur le retour. « Comprenez, Adrien, qu’une fois la session terminée, je sais toutes les heures supplémentaires effectuées – elles sont immanquablement nombreuses – et, mesurant toute la tâche accomplie, voyez-vous, je me sens fondé à prendre du repos. On ne pourra pas m’accuser de prendre du plaisir sur l’argent du contribuable » ajouta-t-il avec la sérénité de celui qui a sa conscience pour lui. Échec et mat. Adrien : 0 — Jürgen : 1. Moi qui avais une fâcheuse tendance à faire durer les cafés aux frais du contribuable, je décidai qu’il était temps de changer de sujet : « Et que lisez-vous de façon si honnête ?
— Eco.
— De l’économie ? Vous parlez d’une lecture de détente ! »
 
Jürgen posa sur moi le même regard paternaliste que le jour de notre première rencontre. Il tourna la couverture vers moi pour que je la voie toute entière et reprit : « Eco, Umberto Eco. Un romancier et érudit italien qui nous a quittés récemment et dont le décès a ravivé chez moi la curiosité. » À ce moment précis, Mina apparut derrière moi comme pour me sauver de ce délit d’inculture et interjeta : « D’Eco je préfère Le Pendule de Foucault.
Le Pendule ? reprit Jürgen au vol, une œuvre délicieuse dans laquelle les livres parlent aux livres. Belle introduction à la sémiologie. Sur ce point, je vous donne entièrement raison, Madame la Directrice.
— Heureux de trouver un point d’accord avec vous, Herr van Bremen.
— Vous vous connaissez ? demandai-je surpris.
— Oui, j’ai connu Monsieur van Bremen au moment de l’adoption de la “directive étiquetage des produits dangereux”.
— “Certains” produits “dits” dangereux, reprit Jürgen.
— Vous aviez habilement manœuvré sur les bases légales pour qu’un bon nombre de produits soient exemptés du champ d’application de la directive, contre l’avis de la Commission et du Parlement.
— Contre le Parlement ? Mais… Jürgen ? m’écriai-je.
— Ah mais, Adrien, Jürgen n’a pas toujours été employé par le Parlement européen. Il a longtemps été de l’autre côté.
— Du l’autre... ? Du côté de l’industrie ?
— Pire, dit Mina avec un sourire ironique, du côté du Conseil, comme diplomate à la représentation permanente allemande. L’un des meilleurs.
— Je n’ai d’ailleurs pas changé d’employeur. Je suis “détaché” au Parlement, Madame la Directrice, ajouta-t-il. Quant à la directive étiquetage, si l’article 5 du Traité a encore un sens, alors les questions environnementales font partie des compétences “partagées” entre l’Union et ses États. Le Conseil était légitime à demander l’exemption de certains produits.
— Au mépris du principe de préemption communautaire…
— Il faut le lire à la lumière de l’avis de la Cour de 1975 qui donne une souplesse certaine, Madame la Directrice.
— Nous n’allons pas refaire le match, rétorqua Mina pour qui le souvenir de cette bataille perdue était manifestement encore frais. Nos frileux juristes du service juridique n’ont pas cru bon de demander à la Cour de trancher dans ce cas-ci.
— Sage décision selon moi. Abundans cautela non nocet. » conclut Jürgen.
 
J’étais sonné par cette discussion d’experts. Les articles du traité dansaient dans ma tête. Je retrouvai cette peur familière qui m’avait si souvent saisi, enfant, lorsque je devais aller au tableau sans avoir appris ma leçon. Je décidai de lancer le sujet du moment pour retrouver mes appuis dans cette conversation qui m’échappait. J’embrayai donc avec un rire nerveux : « Enfin, si vous trouvez la réponse à l’énigme de la mort de Crok dans votre bouquin, faites-nous signe ! 
— Voyez-vous Adrien, pour l’instant c’est dans l’Apocoloquintose de Sénèque que je trouve le plus de résonnance avec la situation actuelle, répliqua Jürgen.
— Il est vrai que tout ce ramdam autour de la personne de Crok rappelle à s’y méprendre citrouillification de l’Empereur Claude, ajouta Mina avec un sourire d’esthète.
— Le voilà transformé en héros, qui aura bientôt une salle de réunion à son nom… » dit Jürgen, songeur. Puis il conclut dans un bel italien : « Ravi de constater que vous maîtrisez vos classiques aussi bien, si ce n’est mieux, que les articles du Traité, Madame la Directrice. »
 
Mina renvoya la balle dans un Allemand tout aussi impeccable : « Les classiques, comme les Traités, sont affaire d’interprétation. En matière d’Europe, je ne désespère pas que nos chers États membres finissent par voir la lumière de l’évidence : “Là où il n’y a plus d’amélioration possible, le déclin est proche”, comme disait le stoïcien en mal de Consolations. »
 
Je compris que je venais d’assister à une nouvelle escarmouche entre deux fonctionnaires de haut vol qui s’estimaient mutuellement, mais que l’appartenance à des institutions aux logiques opposées et aux intérêts contraires séparait. Qui l’avait emporté dans ce nouveau duel, je ne pouvais le dire. Pour être honnête, c’était à peine si je savais qui était Sénèque sinon un conseiller politique comme moi et qui avait fini par se suicider.
 
Le nez collé sur mon portable à la recherche de plus d’information sur cette fameuse « citrouillification », je me rassis à ma place. Et là, ô merveille, le destin m’avait placé en face de Julie, qui dormait profondément. J’avais passé tout ce temps à la chercher à travers les wagons, et voilà que mon bonheur était devant moi : je n’avais qu’à le saisir. Je décidai de la fixer pour qu’à son réveil je sois la première chose qu’elle vît et que jaillisse à nouveau l’étincelle qui m’avait enflammé, trois jours plus tôt, sur la passerelle. Je luttai une bonne demi-heure, mais, bercé par le cliquetis du train, tombai bientôt dans les bras de morphée.
 
Je fis alors un rêve étrange. J’avançais dans une clairière aux couleurs huileuses et à la végétation mouvante. L’atmosphère était lourde, le ciel bas et sombre.  De chaque côté du chemin, je distinguais de monstrueuses créatures, tout droit sorties d’un tableau de Jérôme Bosch. Elles étaient occupées à torturer des damnés en costume trois pièces qui étouffaient périodiquement de faibles gémissements. Nul ne semblait me porter la moindre attention. Au loin, se dressaient les ruines, couvertes de ronces et d’herbes folles, d’une forteresse moyenâgeuse — une forteresse qui avait été construite selon les plans du siège du Parlement européen. Je m’en approchais à pas lents, et vis bientôt, en son milieu, les vestiges d’un amphithéâtre gagnés par les eaux. Pendant que je m’en approchais, des grenouilles brunes encravatées, qui se tenaient de part et d’autre du chemin, coassaient sur mon passage : « Brexit ! Brexit ! ». C’est alors que je remarquai au milieu de cette mare un homme extrêmement âgé, au visage triste et grave. Il avait de l’eau jusqu’à la taille et tenait ses chaussures à la main. Il répétait d’une voix forte et monotone : « Nous sommes arrivés ! Nous sommes arrivés ! » Depuis la berge, je lui criai : « Qui ? Qui est arrivé ? » Il esquissa un sourire angoissant. « Mais, la Commission européenne, celle de la dernière chance ! » Puis il se remit à crier : « Terminus ! Dernière chance ! Terminus ! Nous sommes arrivés ! »
 
J’ouvris les yeux en sursaut : un collègue était en train de me donner de petites tapes sur l’épaule. « Terminus, nous sommes en gare de Bruxelles Midi. » J’étais en nage, et le train, lui, était à quai. En face de moi, plus de Julie. Je me levai brusquement, elle était déjà debout, près de la porte. Je m’avançais précipitamment en bousculant quelques collègues, mais l’un d’entre eux bloquait le passage et se débattait avec un bagages un peu trop haut. Il me mit un grand coup de coude dans les abattis en extirpant brusquement sa grosse valise, qui s’ouvrit en tombant sur un siège, son contenu se répandant sur le sol de l’étroit couloir du train.
 
Par la fenêtre, je vis Julie s’éloigner sur le quai. Mes espoirs de lui parler avaient été ensevelis sous un amas de chemises froissées et de chaussettes sales.
 
A suivre...
 
Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

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