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mercredi 29 mars 2017

Bruxelles ou le Désert des Tartares

A Bruxelles, au sein des institutions, on l'attend : année après année, sommet après sommet, on scrute l'horizon à l'affût d'une réouverture des traités qui ne vient pas. Soixante ans après le Traité de Rome, tous espèrent la grande bataille de mots qui leur permettra de briller et de donner un sens à leur existence. Le Dino Buzzatisme guette, on se prend pour le lieutenant Giovanni Drogo tenant son fort face au Désert des Tartares. Nous vous livrons ici quelques extraits légèrement modifiés du chef d’œuvre de Buzzati.
Ce fut un matin de septembre que Giovanni Drogo, qui venait d’être promu officier-fonctionnaire, quitta sa ville natale pour se rendre à Bruxelles, au fort européen, sa première affectation. Il faisait encore nuit quand on le réveilla et qu’il endossa pour la première fois son uniforme de lieutenant-administrateur. Une fois habillé, il se regarda dans la glace, à la lueur d’une lampe à pétrole, mais sans éprouver la joie qu’il avait espérée.
 
C’était là le jour qu’il attendait depuis des années, le commencement de sa vraie vie. Pensant aux journées lugubres de l’Académie militaire du Collège de Bruges, il se rappela les tristes soirées d’étude, où il entendait passer dans la rue des gens libres et que l’on pouvait croire heureux ; il se rappela aussi les réveils en plein hiver, dans les chambrées glaciales où stagnait le cauchemar de ne pas trouver de stage, et l’angoisse qui le prenait à l’idée de ne jamais voir finir ces jours dont il faisait quotidiennement le compte.
 

Maintenant enfin, tout cela était du passé, il était officier-fonctionnaire, il n’avait plus à pâlir sur des livres, ni à trembler à la pensée des examens. Oui, maintenant, il allait avoir de l’argent, de jolies femmes le regarderaient peut-être, mais, au fond, il s’en rendit compte, ses plus belles années, sa première jeunesse, étaient probablement terminées. Et, considérant fixement le miroir, il voyait un sourire forcé sur le visage qu’il avait en vain cherché à aimer.
 
Sur la route du fort européen, il croisa un administrateur plus gradé, un capitaine-AD11, qui était en garnison à Bruxelles depuis fort longtemps. Cette première rencontre avec le corps expéditionnaire européen ne fut pas réconfortante. Quand le lieutenant-AD5 Drogo demanda au capitaine comment était le fort européen et si l’on y restait longtemps celui-ci répondit : « Jadis, aller au fort européen, c’était un honneur ; maintenant, on dirait presque que c’est une punition. Mais, ajouta-t-il, le fort est là parce qu’il y a les traités, les fameux traités. Un jour il faudra combattre, la question des traités se posera à nouveau. Un jour, oui, un jour…»
 
(...)
 
Le lieutenant Drogo arriva finalement à Bruxelles. Les murs nus et humides, le silence, la lumière blafarde donnaient l’impression que les habitants du fort avaient tous oublié que, quelque part, dans le monde, il existait des fleurs, des femmes rieuses, des maisons gaies et hospitalières. Tout ici était renoncement, mais au profit de qui, au profit de quel bien mystérieux ?   
 
Le lieutenant fut accueilli par un colonel assez bonhomme qui lui dit le plus grand bien du fort européen. « L’Europe c’est notre avenir, c’est un grand honneur de faire partie de sa garnison. » Il disait ces choses mécaniquement, comme une formule apprise depuis des années, et qu’il fallait ressortir en des occasions déterminées. Le lieutenant s'enquit auprès du colonel des fameux traités dont bruissait le fort européen. « Y aura-t-il un changement des traités dans les mois ou les années à venir ? » demanda le lieutenant Drogo. « Bien sûr. Beaucoup le disent » répondit le colonel avec lassitude comme si cette question lui avait déjà été posée plusieurs centaines de fois.
 
Des mois et des années s’écoulèrent et le lieutenant Drogo se fit à la vie du fort européen. À Bruxelles, le formalisme administrativo-militaire semblait avoir créé un chef-d’œuvre insensé. Tentant de prendre des initiatives, il se heurtait très souvent à son chef d’unité qui ne jurait que par le règlement du fort. Drogo le regardait épouvanté. Que restait-il de ce soldat-européen au bout de vingt-deux ans passés à Bruxelles ? Se souvenait-il encore qu’il existait quelque part dans le monde des millions d’hommes semblables à lui-même, qui ne portaient pas l’uniforme européen, qui menaient leur vie en paix, et qui pouvaient, la nuit, selon leur bon plaisir, aller au lit, au théâtre ou au cabaret ? Non, il suffisait de regarder le chef d’unité pour comprendre qu’il ne se rappelait plus rien des autres hommes, que, pour lui, n’existaient plus que le fort et ses odieux règlements.
 
Heureusement, Drogo pensait-il, un jour nous changerons ces fichus règlements, il y aura la révision des traités. « La révision des traités » : c’est de cette grande bataille constitutionnelle que devait venir leur chance, l’aventure, l’heure miraculeuse qui sonne une fois au moins pour chacun. Pour cette vague éventualité qui, avec le temps, semblait se faire toujours plus incertaine, des eurocrates bien faits consumaient ici la meilleure part de leur vie.
 
Tous les soirs, à l’heure du couchant, une sorte de poétique exaltation s’emparait de l’âme de Drogo. C’était l’heure de l’espoir. Et il s’abandonnait de nouveau aux héroïques rêveries surgies tant de fois au cours des longues heures de garde ou pendant les réunions d’unité et qui revenait chaque fois enrichies de nouveaux détails. En général, il pensait à une révision des traités engagée par la Commission européenne, avec quelques hommes, contre d’innombrables forces ennemies : il y avait des populistes de gauche, des souverainistes de droite, des nationalistes du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest. Le fort européen était assiégé de toute part par des eurosceptiques. Pendant des jours et des jours, il luttait de son bureau, presque tous ses compagnons étaient morts ou blessés ; un projectile-référendum l’avait atteint, lui aussi, une blessure grave mais pas tellement – on pouvait toujours revoter – qui lui permettait de conserver encore l’initiative. Et voici que les cartouches sont sur le point de manquer, que les taux de participations plongent, il tente une sortie à la tête de ses derniers administrateurs, avec un livre blanc comme étendard ; et alors, finalement, voici qu’arrivent en renfort les bataillons fédéralistes, la légion macronnienne et les lanciers schulziens, l’ennemi se débande et prend la fuite, et Drogo, quant à lui, tombe, épuisé, étreignant sa bannière étoilée ensanglantée. Mais uen voix surgit : – Lieutenant Drogo, lieutenant Drogo ! On l’appelle, on le secoue pour le ranimer. Et lui, Drogo, ouvre lentement les yeux : le Président Juncker, le Président Juncker en personne est penché sur lui et le félicite.
 
Drogo imaginait ainsi d’héroïques faits d’armes qui certainement ne se réaliseraient jamais, mais qui lui donnaient le courage de vivre. Parfois, il se contentait de beaucoup moins, il renonçait à être le seul héros, il renonçait à la blessure, il renonçait même au Président Juncker qui le félicitait. Au fond, une simple bataille, une révision technique des traités, lui eût suffi, une seule bataille, mais sérieuse ; charger en grande tenue et pouvoir sourire en se précipitant vers les visages fermés des ennemis. Une bataille, la révision d’un article du traité, deux peut-être, et ensuite, sûrement, il eût été content toute sa vie.
 
(...)
 
Il était déjà huit heures du soir et le ciel était tout rempli de nuages lorsque Drogo crut apercevoir, dans la plaine, un peu sur la droite, quelque chose qui ressemblait de loin à un début de changement des traités : une réunion des chefs d’Etats particulièrement allante pour l’anniversaire du Traité de Rome. « Je dois avoir les yeux fatigués, se dit-il. Oui, à force de regarder, j’ai les yeux fatigués et je vois des taches, qu’est-ce que cela peut être ?
– Je ne comprends pas, dit son chef d’unité. Un changement des traités ? C’est inattendu. Et puis, ça continue à bouger, c’est incompréhensible.
– Aux armes ! Aux armes ! cria, à ce moment-là, une sentinelle voisine, imitée bientôt par une autre, puis par une autre encore.
 
Quelle longue nuit que cette nuit du 25 mars 2017 ! Drogo avait déjà perdu l’espoir qu’elle pût jamais se terminer quand le ciel commença de pâlir et que des bouffées glaciales annoncèrent que l’aube n’était pas loin. Ce fut alors que le sommeil le surprit devant son écran de smartphone, guettant sur Twitter l’annonce de la révolution européenne, l’annonce de la révision des traités. Drogo, par deux fois, laissa s’incliner sa tête, deux fois, d’un sursaut, il la releva, mais, finalement, sa tête s’abandonna, inerte, et ses paupières cédèrent sous le poids du sommeil. Le jour nouveau naissait.
 
Il s’éveilla parce que quelqu’un lui touchait le bras. Il émergea lentement de ses rêves, étourdi par la lumière. Une voix, la voix de son chef d’unité, lui disait : –  Drogo, ce n’est qu’une simple déclaration, une déclaration vide de sens et de substance. Comme celle de Bratislava, ou de la Valette, ou de Ventotene... Une fausse alerte, encore une fois.
 
Le changement des traités n’était pas là, pas encore, pas tout de suite. Demain peut-être. Oui, demain peut-être se répétait Drogo.

A la fin du livre de Dino Buzzati, Giovanni Drogo, a passé sa vie au fort. Il devient vieux et malade. Son heure n’est jamais venue. Un jour enfin l'ennemi arrive, mais Giovanni est trop faible pour combattre. Il est renvoyé dans les lignes arrières pour y attendre la mort. Peut-être les fonctionnaires que nous sommes seront-ils à la retraite quand arrivera le moment décisif de la révision des traités, notre vie ayant passé dans cette expectative anxieuse et lancinante. Une chose est sûre : on n’arrête ni le passage du temps, ni la sortie du Royaume-bientôt-Désuni.

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