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mercredi 15 mars 2017

Episode 14 – Pluxure



Précédemment dans Le Nom de l'alose : Par deux fois, le crime a frappé au Parlement européen. Après Sandrine Dufleur, eurodéputée verte française, c'est au tour du conservateur allemand Helmut Crok de trouver la mort dans des circonstances étranges. Mina, Adrien et Quatreville croient déceler le plan maléfique d'un tueur en série punissant les députés s'étant vautrés dans les sept péchés capitaux.

Vous avez manqué le début ?
Episode 1 : L’Assemblée du crime
Episode 2 :
Actio personalis
Episode 3 : La Ruche
Episode 4 - Chômage technique
Episode 5 - Moi, Président du Parlement
Episode 6 - Homo electus
Episode 7 - Zeitgeist
Episode 8 - Thalys qualis
Episode 9 - La Plénière s'amuse
Episode 10 - Parole, parole, parole
Episode 11 - In the shadows
Episode 12 - In Memoriam
Episode 13 - Seven
Episode 14 – Pluxure

Si dans la mythologie grecque les destinées de chacun étaient entre les mains de la déesse Tyché, le Parlement européen, Olympe moderne rempli d’élus courroucés et capricieux, avait décidé de remettre les clefs du destin à Victor D’Hondt. Contrairement à ce que certains pensaient à Bruxelles, D’Hondt n’était pas un fonctionnaire, mais un mathématicien belge qui avait créé en 1878 une formule pour la répartition des sièges à l’intérieur des assemblées d’élus. Ainsi l’attribution des postes et des rapports résultaient d’un système alambiqué de points dont seuls quelques initiés comprenaient les méandres. Le nombre de points dépendait du nombre de sièges détenus par les groupes politiques. En début de législature, les charges étaient réparties entre les groupes, chaque poste « coûtant » un certain nombre de points. Il en allait de même pour les rapports. Mais parfois, les Moires tranchaient les fils de la vie et Tyché reprenait ses droits sur Victor D’Hondt.

 
C’était ce qui était arrivé avec le rapport sur la directive Habitats, initialement attribué au groupe des Verts en raison de sa faible importance, mais qui, à force d’ingénuité politique, s’était transformée en véritable bataille politique. À la mort de Sandrine, le puissant groupe de centre droit avait argué du décès du rapporteur pour demander qu’il passât désesormais au président de commission parlementaire, en l’occurrence Helmut Crock. Crok lui-même défunt, la logique implacable de cette règle s’appliquait et, en cascade, le rapport passait au premier vice-président, en l’occurrence une première vice-présidente : la députée française, Farida Daté. Habile politicienne, ancienne ministre star, Daté avait été fusillée en pleine ascension politique par l’ancien Président de la République auprès de qui elle était tombée en disgrâce. Ce dernier l’avait envoyée en quarantaine politique au Parlement européen. La presse avait longtemps glosé sur ce « Strasbourgeage » — car si le Général Joffre punissait ses officiers en les envoyant à Limoges, l’ancien Président exilait ses ennemis proches à Strasbourg. Cependant, le passage du rapport à Farida Daté posait d’emblée un problème pratique : si elle apparaissait bien dans le registre de l’Assemblée, Daté n’avait jamais été vue au Parlement, et personne ne savait comment prendre contact avec elle.
 
Dans sa sagesse, la commission parlementaire remit donc le dossier à sa seconde vice-présidente, qui était également la doyenne de l’assemblée : la Luxembourgeoise Ingrid Ledrink. À 85 ans, cette députée charismatique au physique de mère-grand n’avait toutefois plus la vigueur de ses jeunes années. Entrée dans son huitième mandat européen, elle avait décidé d’alléger ses activités parlementaires pour se consacrer à la présidence de l’intergroupe Vins et spiritueux, son dernier combat politique et son péché mignon. Elle avait tout de même accepté de s’occuper de notre directive, dont l’examen en commission parlementaire touchait à sa fin : le gros du travail était fait.
 
Ce jeudi 8 septembre 2016 était un grand jour pour les acteurs impliqués dans la révision de directive Habitats : celui du vote des amendements en commission parlementaire. Le vote devait faire naître une position commune des représentants du peuple, qui feraient bientôt entendre leur voix face aux représentants des États.
 
Si le texte initial de la directive ne comportait qu’un unique article, le rapport final du Parlement, lui, était un texte long de trente pages : un « arbre de Noël » comme on disait dans le jargon, chaque groupe politique, chaque député ayant eu le loisir d’accrocher sa boule, sa guirlande, son étoile. Au Parlement européen comme dans tous les parlements, les majorités se faisaient souvent aux dépens de la cohérence. Le vote avait donc duré et, comme tu peux te le figurer, lecteur, cela avait été une longue journée de travail, une journée éreintante qui méritait de s’achever par un moment de détente. Et à Bruxelles, le jeudi soir, l’endroit tout indiqué pour oublier ses tracas était la Place du Luxembourg.
 
La Place du Luxembourg et ses bars constituaient une expérience de socialisation postnationale comme seule l’Europe institutionnelle en avait alors le secret. C’était une grande place située juste devant le Parlement. Elle était la plupart du temps occupée par des manifestants Falun Gong ou kurdes qui pensaient contre toute vraisemblance que leur destin se jouait au Parlement européen. Mais, les jeudis, dès 17 heures et pour le temps d’une soirée, Plux se transformait en un véritable Springbreak européen. La statue de l’austère John Cockerill qui, m’a-t-on dit, occupe aujourd’hui encore le centre de la place terminait très souvent coiffée de gobelets en plastique vides. Les bars qui encerclaient la place venaient manger sur les trottoirs afin d’offrir aux travailleurs de la Bulle des bières et cocktails chers et de mauvaise qualité. On s’y retrouvait entre amis, entre collègues. Certains y cherchaient un emploi, d’autres un amour insaisissable. Il y flottait une certaine douceur de vivre, et les eurocrates tentaient d’y noyer pour quelques heures leurs angoisses sur la marche de l’Europe. Plus d’une fois, alors que je m’installais sur la terrasse d’un des bars de la place du Luxembourg, j’avais frissonné en pensant à cette phrase de Talleyrand qui sonnait comme un avertissement : « Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c'est que la douceur de vivre.. »
 
Après le vote sur le rapport directive Habitats, je m’étais laissé convaincre par Juju de venir m’y détendre. Ce soir-là flottait un parfum de « tout est permis ».
 
J’avais détaillé à Juju les théories que Quatreville, Mina et moi avions élaborées sur les deux meurtres qui avaient frappé le Parlement. Juju avait trouvé nos idées fascinantes. Il était un grand amateur de thrillers, et reconnaissait que la théorie Seven collait bien. Il me demanda quand Quatreville allait sortir le papier. Je lui répondis que Guy trouvait l’idée intéressante, mais qu’il lui en fallait plus pour pouvoir écrire un article. À vrai dire il lui fallait une troisième mort de ce genre. À ce moment, Juju me chargea d’aller nous commander deux bières : il avait un coup de téléphone urgent à passer. Il ajouta : « Quand tu es député, tu n’as plus le temps pour rien, même pour prendre un mousse tranquille avec un vieux pote. » Il avait dit « un vieux pote » : décidément, mon réseau dans la Bulle commençait d’avoir fière allure. Quatreville le grand journaliste, Mina la grande administratrice, et Juju, le jeune espoir du Parlement européen.   
 
Alors que je tentais de me frayer un chemin jusqu’au bar, je vis au milieu de la foule bruyante Julie, la belle inconnue qui depuis la triste Plénière de juin faisait battre mon cœur. Elle resplendissait d’une lueur pure comme la Vénus de Botticelli. Elle semblait perdue. Je pris mon courage à deux mains et me plaçai à côté d’elle au bar. J’engageai la conversation en m’efforçant de prendre prendre un air surpris en « découvrant » son prénom (« Oh, Julie, what a lovely name ! ») et lui offrit un Spritz. Je l’avais compris à son accent, Julie était néerlandaise, mais, à Bruxelles, je m’imposais de ne jamais poser de questions sur l’origine des gens : cela faisait, selon moi, très plouc, très provincial. Nous étions, après tout, tous des Européens. Oubliant complètement Juju et les bières promises, je proposai à Julie de venir fumer une cigarette à l’extérieur. Dehors, Julie se rendit compte bien vite que je ne fumais pas. Je lui lançai une formule pesée et calibrée dont j’avais déjà fait usage : « Je ne fume pas ; je voulais simplement passer un moment seul avec toi. » Bingo ! Elle riait...
 
Depuis mon arrivée à Bruxelles, combien de fois m’étais-je lamenté de ne pas parvenir à sortir de l’atmosphère oppressante de la Bulle européenne ? Combien de fois n’avais-je pas étouffé un cri de rage quand un eurocrate fraîchement rencontré me lançait dans la seconde : « et toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » Mais Julie c’était autre chose. Pas un moment, nous ne parlâmes de Parlement, de résolution ou d’amendements. Nous communiquions comme deux enfants qui se rencontrent, jouions comme deux amants qui se découvrent, innocemment, naturellement. Nous n’avions nullement besoin, pour soutenir nos discussions, des béquilles que constituaient les banalités échangées sur l’avenir de l’Europe ou, pour combler les vides, de moquer les travers de l’institution pour laquelle nous travaillions.
 
Très vite nous avions quitté la Place du Luxembourg pour un bar plus calme où nous passâmes de longues heures, les yeux dans les yeux. Une chose menant à une autre, nous terminâmes la soirée chez elle. Sur cette nuit, lecteur, tu me permettras de faire tomber le rideau…   
 
Je me réveillai au petit matin sous les vibrations insistantes de mon téléphone : il me fallait quitter ma belle pour une formation organisée par mon chef d’unité pour « apprendre à dire non sans vexer », invitation que je n’avais, naturellement, pas su refuser. En remettant ma chemise froissée de la veille dans mon pantalon, je regardai la lumière claire du matin sur la joue de Julie qui dormait encore. Je laissai sur sa porte un post-it frappé d’un petit mot drôle et plein d’esprit glané dans je ne sais quelle série américaine – celle-là même à laquelle j’avais emprunté le coup de la cigarette – et filai sans claquer la porte.
 
Je me dirigeai vers le Parlement le pas léger, le cœur battant. Porté par mes prouesses de la veille, je flottais à quelques centimètres du sol. Mon esprit vagabondait, et déjà je me prenais à imaginer l’avenir. Cet été nous partirions à Amsterdam où je rencontrerais ses amis les plus proches, dans un an, pour Noël, je la présenterais à mes parents, dans deux ans nous serions mariés, dans trois nous aurions nos premiers enfants, deux petits binationaux. L’intégration européenne au sens propre du terme. Le rêve, quoi. À moi les têtes blondes bilingues qui font l’émerveillement des passants et la fierté des parents. À moi l’allocation foyer et la rallonge de salaire. À moi les commentaires autorisés sur la situation politique aux Pays-Bas. À moi le… « Badge ! »
 
Avec cette injonction brutale, l’agent de sécurité posté à l’entrée du Parlement me tira de mon rêve éveillé. Il était loin le temps où le Parlement européen avait été une maison ouverte à tous les citoyens européens. Les décès de Sandrine et de Crok avaient conduit à un nouveau tour de vis sécuritaire, et l’institution était désormais un véritable bunker. On n’entrait plus dans le Saint des Saints sans montrer patte blanche, ou plutôt badge bleu.
« Vous’ foutez de moi ? grinça le cerbère à qui je tendais le précieux sésame.
— Je vous demande pardon ? repris-je, interdit.
— Quoi, vous z’appelez Julie, p’t’être ? Mettez-vous sur le côté. »

Drôle de méprise, coup du destin : quittant Julie ce matin-là, j’avais par mégarde pris son badge au lieu du mien. Contrarié par ce contretemps, je me réjouissais néanmoins d’avoir un prétexte pour, au plus vite, la recontacter. Et, en attendant les retrouvailles, j’aurais tout le loisir de contempler sa photo sur ce badge de « Julie Van Boon, assistante parlementaire de… » Soudain mon souffle se coupa, mes genoux me lâchèrent. Pris de vertige, je tremblais comme une feuille. Comment ? Pourquoi ? Non, ce n’était pas possible ! Non ! Sur ce maudit badge juste en dessous de ce visage angélique était inscrit en lettres de feu le nom du diable. Julie travaillait pour Weert Gilders, le chef de file du parti xénophobe hollandais, associé au Parlement européen à Marine Le Pain.

A suivre...
 
Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

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