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mercredi 22 mars 2017

Episode 15 – Les Amants de Bruxelles



Episode 15 – Les Amants de Bruxelles

« Mon unique amour a jailli de mon unique haine. » Une semaine avait passé depuis l’ignoble découverte, et je n’avais retourné aucun des appels de Julie. Comment aurais-je pu ? J’étais effondré, abattu, consumé. Je passais de longues heures à ruminer les admonestations que je m’adressais dans mon for intérieur. Comment moi, Adrien Dulait, de gauche, Vert, pro-européen, antifasciste, avais-je pu frayer ainsi avec l’extrême-droite ? Moi qui n’avais jamais mis une recommandation positive sur un amendement du groupe de Marine Le Pain ! Moi, thuriféraire du cordon sanitaire, voilà que je m’ébattais avec une assistante du bloc identitaire ! Sorcière ! Ensorceleuse ! Mais de quelle sorcière parles-tu ? me répondais-je à moi-même. Julie n’est que tendresse, douceur et caresse… Ne t’a-t-elle ouvert les portes d’un paradis nouveau ? Elle est d’un autre groupe politique que toi, et alors ? N’es-tu pas avant tout un démocrate ? Le simple fait que l’extrême-droite soit constituée en groupe au Parlement européen n’est-il pas le signe que l’Europe politique est en train de naître ? En tant qu’assistante, quel que soit son groupe politique, Julie ne participe-t-elle pas de la construction européenne, à sa manière ? Non, non et non ! Charmeuse, sorcière ! De l’amour ? Pouah ! Des sortilèges eurosceptiques oui !


N’osant m’ouvrir à aucun de mes collègues Verts, je m’étais tourné vers Mina. Au fil de nos rencontres, nous nous étions rapprochés. Elle avait pour moi une tendresse amusée, et, moi qui n’étais déjà pas farouche à l’habitude, y compris avec des inconnus, je sentais instinctivement que je pouvais tout lui confier sans crainte d’être jugé. Si mon italien ne valait pas son français, je voyais bien le plaisir qu’elle avait, de temps à autre, à parler avec moi sa langue maternelle. Proche de la retraite, Mina avait à cœur de former la relève, et de transmettre son expérience. J’osais croire qu’elle avait vu en moi un apprenti à la hauteur des enjeux, et j’hésitai un bon moment avant de me décider à lui exposer mes faiblesses. Mais je la savais bienveillante, et je finis par me confier à elle.

En ce vendredi, elle était justement de passage au Parlement et avait accepté de venir me voir dans mon bureau. « Les couloirs du groupe des Verts sont charmants, déclara-t-elle d’un air nostalgique en s’asseyant en face de moi. Mes deux grands fils ont depuis bien longtemps quitté le nid, et j’ai dû enlever les posters des murs de leurs chambres. Vous ne savez pas le déchirement que ce fut, Adrien. Venir vous voir, dans ces bureaux colorés et tapissés de slogans, c’est retrouver un peu de ce temps où mes adolescents avaient autant besoin de leur maman que de leurs héros. » La remarque de Mina était dénuée d’ironie, mais je me demandai soudain si, maintenant que j’avais passé 30 ans, le temps n’était pas venu de décrocher mes posters « Go Dany, go » et « l’écologie c’est Joly ».

« Allons, vous ne m’avez pas fait venir pour parler de mes problèmes, mais des vôtres, reprit-elle. C’est à propos de la directive Habitats ?
— Pas vraiment, Mina.
— Rien de grave j’espère ? dit-elle avec un soupçon d’inquiétude.
— Non, non, mais voilà… comment dire… Sentez-vous parfois que votre vie, votre vie de tous les jours j’entends, n’est pas en adéquation avec votre idéal politique ? »
Mina qui avait bien compris que je ne souhaitais pas me livrer tout de suite fit mine de prendre ma question très au sérieux : « Mais bien entendu, Adrien.
— C’est vrai ?
— Bien sûr, combien de fois n’ai-je pas été saisie d’à-quoi-bonite aiguë ? Combien de fois ne me suis-je pas dit que l’Europe ne se ferait pas depuis les bureaux proprets de la Commission européenne ? »

Je regardais Mina fixement. Ces questions m’avaient souvent effleuré, mais j’avais bien vite détourné le regard de ces vérités gênantes, moi qui avais toujours préféré aux affres du doute la sérénité des dogmes. Mina, elle, prenait visiblement le sujet à bras le corps. « Adrien, je suis une Européenne radicale, c’est vrai, mais aussi une fonctionnaire grade AD14 — on ne peut pas à la fois faire tourner la boutique et chanter la révolution. »
J’attendis un moment avant de répondre. « Mina, doutez-vous parfois de l’Europe ?
— Telle que nous la faisons ? Tous les jours. J’ai douté tout au long de ma carrière. Je suis arrivée à Bruxelles habitée par les rêves d’Altiero Spinelli, à un moment où l’on ne parlait de rien d’autre que de Margaret Thatcher qui voulait son money back. Je vais quitter le bateau en emportant avec moi l’amertume d’une Europe amputée de la Grande-Bretagne, pour son plus grand malheur d’ailleurs. Enfin, je crois. » Mina enchaîna sans reprendre son souffle : « J’ai vu dans l’achèvement du marché commun une nouvelle frontière vers laquelle la Commission allait emmener les peuples, pour ne comprendre qu’avec Maastricht que cela ne suffirait jamais à faire l’Europe. J’ai cru, avec le Traité d’Amsterdam, la Charte des droits fondamentaux, l’élargissement, l’euro, que nous touchions au but : las ! Le souffle est peu à peu retombé, et j’ai maintenant du mal à voir où se trouvent les chemins de traverse qui nous permettront de sortir du marais. Tu vois, Adrien, le cycle de l’histoire européenne n’est pas en phase avec nos cycles de vie individuels. Il faut accepter ce décalage. »

Je regardais Mina à la fois fasciné et interloqué, mais également, je l’avoue, soucieux de la voir revenir à mes moutons à moi. Je n’eus pas cependant à me montrer discourtois. Vaguement embarrassée, semble-t-il, elle me renvoya elle-même la balle.

 « C’est à ce genre de dilemmes que vous songiez, Adrien ?
— Pas vraiment… Non, je me demandais plutôt si vous aviez, disons, des amis de bords politiques différents.
— Évidemment, Adrien. Qui n’en a pas ? »

Je passais mentalement en revue l’ensemble de mes amis sur les réseaux sociaux. Tous étaient éduqués, urbains, jeunes. Jamais un post dissonant, toujours prompts à liker mes commentaires sur le nucléaire et les OGM. Une fois, un type du collège Marmontel d’Aurillac m’avait retrouvé : un conspirationniste tendance droite dure. Avant même que je prenne le temps de bloquer cet intrus, de puissants algorithmes l’avaient fait disparaître de mon écran. Chacun chez soi, les pôles seront bien gardés !

« Mina, quand je dis de bords différents, j’entends de bords très différents… » À ce moment-là, je vis dans le regard de Mina qu’elle avait saisi le problème.
— Bien entendu Adrien, il faut débattre avec tout le monde.
— Mais… Mina… et les eurosceptiques et les populistes… Et le Front identitaire, par exemple ?
— Adrien, la politique ne se fait pas dans des postures. La politique c’est l’art de tisser du lien entre les opposés, de rapprocher les positions divergentes : de faire ensemble des choix pour une société donnée, en somme. »

Je fus saisi d’un doute. « Mina, vous… vous êtes de droite ?
— De droite ? Pourquoi ? (Elle hésita un instant.) Non, je ne pense pas. J’ai toujours voté pour Marco Pannella, un genre de Gandhi des Abruzzes. J’avais noué un lien d’amitié fort avec lui quand il était membre de la commission des libertés au Parlement européen. Mais la question n’est pas là : je suis pour le dialogue avant tout.
— Mais, parler avec l’ennemi, c’est reconnaître sa légitimité, c’est donner du crédit à sa thèse, même sans le vouloir. Quand aucun terrain commun n’est possible, il n’y a rien à négocier !
— Adrien, parler c’est créer les conditions de compréhension mutuelle entre les hommes. Habermas appelle cela l’éthique de la discussion. Il n’y aurait aucune raison de se parler si nous étions tous d’accord. Attention, parler ne veut pas dire pactiser. Le compromis n’est pas la compromission.
— Mais quel compromis voulez-vous trouver avec des populistes sans foi ni loi ?
— Il faut les écouter, les comprendre. Le populiste croit bien faire en flattant les basses humeurs : il est comme le sophiste de Platon qui aurait observé les mouvements instinctifs et les appétits d’un animal grand et robuste, par où il faut l’approcher et par où le toucher, quand et pourquoi il s’irrite ou s’apaise, quels cris il a coutume de pousser en chaque occasion, et quel ton de voix l’adoucit ou l’effarouche. (En parlant, Mina mimait la grosse bête.) Et, après avoir appris tout cela par une longue expérience, il l’appellerait sagesse, appellerait bon ce qui réjouit la bête, et mauvais ce qui l’importune ; nommant juste et beau le nécessaire. (Mina marqua une pause, manifestement satisfaite de cette réminiscence d’un beau texte.) Mais, à moins de revenir sur les principes démocratiques, la grosse bête, ce sont nos concitoyens. Faut-il l’enfermer ? S’en réclamer ? L’apprivoiser ? »

Mina m’avait entortillé, je ne savais plus démêler le vrai du faux, le bien du mal. « Il n’empêche que les eurosceptiques sont une belle bande d’hypocrites. Passant leur temps à dénigrer l’Europe alors qu’ils en vivent !
— Ne te méprends pas Adrien, pour beaucoup la démarche est sincère. Évidemment, comme tous les partis politiques, le Front identitaire a son lot d’opportunistes. Comme ton ami Juju ne le sait que trop bien, il est difficile et laborieux de se faire son trou dans un parti traditionnel. Aujourd’hui, il n’y a guère que le Front qui ait des places à offrir aux jeunes ambitieux. Bien entendu, il y a aussi les fervents, souvent travaillés par des sentiments troubles. Mais même ceux-ci ne sont pas tous ne sont pas tous du même tonneau. Il y a les souverainistes sociaux qui recyclent tous les impensés de la gauche traditionnelle. Il y a les ultralibéraux, pas très éloignés il me semble des libertariens américains. Il y a les catholiques les plus conservateurs et des franchement racistes...
— Oui, mais ils ont tous en commun d’être contre la construction européenne !
— Bien entendu, et ils sont d’ailleurs les seuls à en parler. Les autres grands partis ont soit l’Europe honteuse, soit l’Europe qui gratte, source de frictions et de désaccords dans leurs rangs.
— Mina, vous semblez donner raison aux extrémistes !
— Non, Adrien, je dis simplement que si vous prêtez l’oreille, ils sont les seuls à mettre le doigt avec insistance sur le vrai sujet : que voulons-nous faire de l’Europe ? »

Elle marqua une courte pause et dit avec un sourire en coin : « Bon, venons-en au fait : comment s’appelle la belle frontiste qui a fait chavirer votre cœur ?
— Quoi ? dis-je en prenant un air de sainte-nitouche.
— Adrien, pas à moi, j’ai deux grands fils… »

Mina n’avait pas son pareil pour désembourber les dossiers législatifs et donner du sens aux détails des meurtres qui avaient frappé le Parlement. Et voilà que sa sagacité démêlait mes affaires de cœur. « Julie, confiai-je, penaud. Mais, elle n’est pas du Front identitaire : elle est du parti de Weert Gilders. Je me suis renseigné, ça n’a rien à voir. Ils sont nettement moins durs. Gilders n’a pas de problèmes avec les musulmans, mais avec l’Islam. » J’étais bien conscient du mensonge que j’essayais de me raconter, et Mina eut la bonne grâce de ne pas relever. Ne pouvant plus longtemps retenir ce que j’avais sur le cœur je lâchai : « Mais je l’aime Mina, je l’aime.
— Et bien, aimez-la. Vous devez aller au bout de votre histoire avec Julie même si cela doit vous faire mal. Vous refuser à la vivre vous laisserait une cicatrice bien plus profonde. » Une ombre passa furtivement dans le regard clair de Mina, et les paroles d’une vieille chanson de Michel Sardou me revinrent en mémoire : « et j’avais oublié qu’avant d’être ma mère, elle avait eu trente ans… »
« Mais comment devrais-je l’appeler, Mina ? Ma “xénophobe chérie” ? Mon “europhobe adorée” ?
Nommez-la seulement “amour”, et que ce soit comme un autre baptême. »
 

A suivre...
 
Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

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