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mercredi 12 avril 2017

Episode 16 — In Euro Veritas


Précédemment dans Le Nom de l'alose : Par deux fois, le crime a frappé au Parlement européen. Après Sandrine Dufleur, eurodéputée verte française, c'est au tour du conservateur allemand Helmut Crok de trouver la mort dans des circonstances étranges. Mina, Adrien et Quatreville croient déceler le plan maléfique d'un tueur en série punissant les députés s'étant vautrés dans les sept péchés capitaux. De son côté, Adrien a trouvé l'amour... dans les rangs de l'extrême-droite. Le doute le ronge.
Episode 16 – In Euro Veritas
 

Mes affaires de cœur continuaient de me remplir de doutes, en dépit du soutien moral de Mina. Elle m’avait convaincu de reprendre contact avec Julie, mon amour interdit, mais j’étais encore travaillé par le remords. Je décidai donc qu’un bon remontant était de mise. Par bonheur, il n’était pas rare qu’à toute heure du jour, les couloirs du Parlement se changeassent en grande salle polyvalente où les députés avaient tout loisir d’organiser de petites réceptions autour des sujets les plus divers, depuis l’ennuyeux (« Engagements et paiements dans la rubrique 1 b ») jusqu’à l’incongru (« Danses traditionnelles de la Haute-Transylvanie orientale »). Ainsi, sous prétexte de s’intéresser à la Politique agricole commune, il était possible de se faire inviter à de copieux apéritifs organisés avec des céréaliers. Si les longs discours sur le glorieux passé de l’Europe et son improbable avenir ne coupaient pas l’appétit, l’on pouvait s’inviter aux déjeuners des fédéralistes européens. Oh, ce n’était pas les fêtes de la Cour de Louis XIV, loin de là. Le vin venait souvent dans des gobelets en plastique et jamais on n’eût servi autre chose que du surimi et des chips. Mais enfin, pour les pique-assiettes peu regardants, le Parlement européen était un paradis terrestre. En cette fin d’après-midi, cependant, c’était un événement nettement au-dessus du lot qui me tendait les bras. L’intergroupe « Vins et spiritueux », dont la Luxembourgeoise Ingrid Ledrink était présidente, offrait l’une de ses dégustations très courues.


Après le vote en commission de notre rapport, Ledrink, rapportrice sur le texte, avait jugé utile de convier l’ensemble de l’équipe de négociation du Parlement à la présentation du nouveau cru de Pinot noir de Schengen, sur la frontière luxembourgo-allemande, sponsorisée par l’organisation Fiers of Europe. Tout le gratin communautaire était présent dans l’un des salons VIP du Parlement. Martina Scholz avait fait un discours remarqué sur les coteaux de la Meuse, dont les meilleurs vins n’avaient plus rien à envier, avait-elle insisté, aux crus d’Alsace les plus prestigieux — Scholz avait cet art de ménager chaque susceptibilité. La haute administration du Parlement était représentée, en la personne de Karl Flut, le secrétaire général. D’anciens commissaires étaient aussi de la partie. Mais, si tout le monde appréciait la visite de l’emblématique Jacques d’Alors, la présence d’anciens commissaires devenus lobbyistes comme Miguel Trimetilaminurias et José Maria Bocrasso tenait de la confusion des genres. Et au milieu de ce Bruxelles des hautes sphères : Juju et moi, représentant dignement le groupe des Verts (comprendre : en jeans et sans cravate).
 
Les mondanités allaient bon train. Les crus de pinot s’enchaînaient, mais aucun des élixirs proposés n’arrivait à me faire oublier ma Julie et le dilemme qu’elle m’imposait. Je décidai de sortir un moment de la salle pour prendre l’air, mais, me trompant de porte, je me retrouvai par accident dans l’escalier de service. Un employé du service de restauration se tenait là, en livrée, à côté d’un chariot chargé de bouteilles de vin à moitié pleines. Il se débarrassa furtivement d’une cigarette comme un gamin pris en flagrant délit derrière les toilettes de l’école communale. « Wallah, c’est pas moi ! s’exclama-t-il.
— Oh, ne vous inquiétez pas, dis-je avec bonhomie, je n’ai rien vu. » Je m’aperçus qu’il avait le visage traversé par une balafre : c’était le jeune employé du service de restauration au physique si singulier dont l’irruption avait perturbé notre réunion de commission parlementaire le jour de la mort de Sandrine.
 
« Ouais ouais, dit-il plus calmement en récupérant le mégot qu’il avait jeté pour l’écraser tout à fait. Mais là-haut, reprit-il en indiquant le ciel, Il voit tout, Lui. » Il m’adressa un furtif sourire. Je me demandai un instant s’il parlait du secrétaire général, père de toute l’administration du Parlement, qui depuis la mort de Crok avait fait installer un système de caméras qui quadrillait tout le bâtiment, mais je finis par comprendre l’allusion divine. « Sûrement, dis-je, et s’Il me regarde, là, maintenant, Il doit bien rire du sort qu’Il m’a fait.
— Vas-y, c’est blasphème ça, dit-il choqué.
— Oh, ici ou l’enfer… » répondis-je accablé.
Tout d’un coup, il se fit plus doux : « Oh, qu’est-ce qui t’arrive frangin ?
— Rien, je n’aime pas la bonne personne.
— Quoi, t’es gay ?
— Non, une fille très bien. Enfin, je crois. Mais, dis-je dans un soupir, elle n’appartient pas au même monde que moi.
— Quoi, une crasseuse ?
— Non, ce n’est pas ça ! » repris-je, amusé par le quiproquo. Mon caractère me portait à me confier facilement, et ce jour-là, sous l’effet du vin et de l’attention inattendue que ce jeune homme me portait, je ne me privai pas. « J’aime une femme qu’il m’est interdit d’aimer...
— Une bourgeoise ?
— Non, c’est surtout qu’on ne voit pas les choses de la même manière.
— Ah, dit mon confident, et elle ne peut pas se convertir ?
— Si seulement… laissai-je échapper en regardant par la fenêtre à demi-ouverte par laquelle il essayait, par de grands gestes, de faire partir l’odeur de fumée.
— Vas-y c’est une épreuve qu’Allah t’envoie ça, sûr. » Il me tendit la main en lançant, jovial : « Moi c’est Romuald, Khouja. » Je lui tendis la main en me présentant : « Et moi, c’est Adrien.
— Moi c’est comme toi, reprit-il. J’ai eu une épreuve dans ma vie et je me suis tourné vers Dieu.
— Une peine de cœur ?
— Non, ça, c’est pour les puceaux. Non, un truc grave. » Je décidai de ne pas prendre ombrage de cette remarque, dont je voyais bien qu’elle ne m’était pas destinée, et lui demandai : « Quel genre d’épreuve, si ce n’est pas trop indiscret ?
— Non, non, vas-y, c’est pas un secret. J’étais footballeur avant. Un bon, hein, pas n’importe quoi. Sélection diablotins et tout.
— Diablotins ?
— Les moins de 18 ans de l’équipe de Belgique.
— Vous jouiez en professionnel ?
— Ben ouais mon frère. Mais voilà, un soir en rentrant de boîte à Louvain-la-Neuve on a eu un accident. » Il se tut un instant et fit un geste vers sa jambe droite abîmée, qui lui donnait une démarche si singulière, puis, lentement, parcourut de la main la balafre qu’il avait au visage. « C’est chaud de marquer des buts avec une guibole de pirate.
— Je suis navré, dis-je à voix basse.
— C’est pas grave frère, c’est une épreuve j’te dis. Je me suis tourné vers Dieu maintenant. Fini les boîtes, fini l’alcool. Maintenant je fais entraîneur de foot pour les petits, dans le quartier. M’sieur Marc Torobello, qui était copain avec le patron du club de foot, m’a trouvé un taff à la restauration du Parlement. Ça va, j’ai pas à me plaindre. »
 
Avec un sourire, il repartit en salle servir du Pinot de Schengen. « C’est qu’ils descendent, les vieux crabes, et crois-moi d’ici une heure tu les verras tous repartir en marchant de travers. » ajouta-t-il. Au moment de passer la porte de service, il se retourna vers moi : « Et tu ne dis rien pour la clope, hein ?
— Tu peux être tranquille ! », répondis-je.
 
Sans m’en apercevoir, j’avais jugé Romuald durement lors de notre première rencontre. Je me l’étais figuré rustre, sauvage, violent. Or, après avoir échangé quelques mots, je me rendais compte qu’il n’était, comme moi, qu’un homme avec ses blessures et ses peines. Mina avait raison : il n’y a personne que la discussion ne peut pas rapprocher. Cette pensée me mit du baume au cœur. Julie et moi pourrions certainement trouver un terrain d’entente, en faisant, moi, un pas vers la droite, et elle, un pas vers la gauche. Je me disais qu’elle pourrait sûrement sortir des extrêmes en douceur en travaillant un temps pour la droite dure, dans le bureau de Martine Romano par exemple. Quant à moi, s’il le fallait, et bien je me déporterais vers la droite pour intégrer le centre mou et postulerai chez Murielle de Sournoise.
 
Ragaillardi par ces pensées positives, je retournai dans le salon où la réception battait son plein. Voyant Juju échanger avec Ingrid Ledrink, je décidai de saisir ma chance de me faire présenter à la grande dame qui allait emmener notre délégation batailler avec les diplomates du Conseil lors du trilogue. C’était sur ses épaules que reposaient les chances du Parlement de leur faire accepter le principe d’une force navale pour la Méditerranée. « Madame la rapportrice, dis-je en lui tendant la main, Adrien Dulait, conseiller chez les Verts et ancien assistant de la regrettée Sandrine Dufleur.
— Toutes mes condoléances, jeune homme, dit-elle en posant l’un des deux verres qu’elle tenait fermement. Je m’entretenais justement avec son successeur, “Monsieur Juju” de notre stratégie sur ce dossier et des vins de sa circonscription — Rhône-Alpes, très belle région viticole.
— Je garde en effet un souvenir délicieux d’une réunion de campagne avec Sandrine dans le Mâconnais, où nous avions dégusté un Pouilly-Fumé tout en fraîcheur et en nervosité, m’aventurai-je sans être très sûr de ce que j’avançais.
— Ouh, du Pouilly-Fumé, répondit Ingrid Ledrink l’œil brillant, vous me donnez là une excellente idée pour notre prochain rendez-vous thématique de l’intergroupe vins et spiritueux. »
 
Bingo, j’étais dans la place. Juju s’effaça discrètement.
 
« Vous savez, je ne connaissais pas bien Madame Dufleur, mais j’étais très proche d’Helmut Crok, me confia Ledrink. Je l’ai vu le matin de sa mort. Croyez-moi, rétrospectivement ça fiche un coup de voir le dernier petit déjeuner d’un proche.
— Vous êtes membre de l’intergroupe Mittelstand ? demandai-je, étonné qu’une Luxembourgeoise puisse y avoir voix au chapitre.
— Oh non, j’ai bien essayé de m’y insinuer en arguant de la proximité culturelle du Luxembourg avec la Rhénanie. Mais vous savez, le Mittelstand, c’est le Mittelstand, dit-elle en glissant le regard sur un petit groupe de députés allemands qui discutaient dans un coin.
— Mais, où avez-vous donc vu Crok ce jour-là ?
— En finissant mon petit déjeuner, vers sept heures trente. Je suis d’habitude la première au restaurant du bâtiment Winston Churchill. J’ai mon petit train-train, et je suis disciplinée. L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, disait-on quand j’étais encore petite fille. »
 
Ledrink avait vu Crok lors de son mystérieux pré-petit déjeuner ! Sa funeste collation, celle qui avait précédé l’événement du Mittelstand. C’était un témoignage capital, qui pouvait potentiellement résoudre tout le mystère. Je fus parcouru par une décharge d’adrénaline et me raidis brusquement.
 
« Madame Ledrink, dis-je d’un ton grave, c’est très important. Avez-vous vu Herr Crok en compagnie de quelqu’un ce matin-là ?
— Oui, il était avec votre…
— “Müller-Thurgau”, annonça Romuald, sorti de derrière un guéridon.
— Ouh, du Müller-Thurgau, volontiers. Du Müller-Thurgau, voilà une riche idée pour notre prochain rendez-vous thématique de l’intergroupe vins et spiritueux. Après la session Pouilly-Fumé naturellement, ajouta-t-elle dans un sourire qu’elle plongea immédiatement dans la coupe qu’elle venait de prendre sur le plateau.
— Laissons de côté le Pouilly, dis-je brusquement en la fixant droit dans les yeux. Avec qui Crok était-il le jour de sa mort ? »

À ce moment je vis un voile blanc passer devant les yeux de la doyenne du Parlement. Son visage s’empourpra. Elle se raidit et fit un petit bruit guttural, suivi d’un grand « Aaarrhgllh ». Je tentais de la retenir, mais elle s’effondra sur le guéridon qui tomba lui aussi à terre. Son verre se brisa sur le sol. Le liquide vermeil se répandit sur la moquette où gisait le corps sans vie d’Ingrid Ledrink.
 
Je me relevai brusquement. Cent paires d’yeux étaient fixées sur le corps sans vie d’Ingrid Ledrink, et sur moi. Parmi eux, celui de l’assassin, qui était certainement ici, présent dans la salle que je balayai du regard. Il venait de me priver d’une information essentielle, et avait complété de la pièce « gourmandise » son puzzle peccamineux.

 
A suivre...
 
Attention, Le Nom de l’alose est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou événements réels serait pure coïncidence.

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