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mercredi 5 avril 2017

S'il vous plaît... drafte-moi une directive !

L'astronaute Thomas Pesquet a lancé un concours d’écriture autour de l’œuvre de Saint Exupéry. Le défi ? Imaginer l'arrivée du Petit Prince sur une huitième et dernière planète. Comme à Bruxelles, le hors-sol c'est notre rayon, les journalistes Céline Schoen et Jean Comte ont pris la plume en collaboration avec Les Grecques. Voilà la contribution que nous avons envoyée dans l’espace. Résultat du concours attendu demain.
S'il vous plaît... drafte-moi une directive !
 
La huitième planète était entièrement couverte de moquette grise. Il y avait un bureau indiquant un numéro de série, et sur le bureau on voyait un gros porte-document sur lequel était écrit : « Surveillance macrovulcanologique et trajectoires des baobabs. »

La planète n’était habitée que par un petit homme rougeaud occupé à taper énergiquement sur le clavier d’un ordinateur. Des feuilles de papier jaillissaient d’une grosse imprimante bruyante qui se trouvait à côté du bureau.
« Qui êtes-vous ? » lui demanda le Petit Prince.

L’autre leva la tête, en manquant de faire tomber ses lunettes, visiblement surpris de recevoir de la visite.
« Ah ! Merveilleux ! Un citoyen ! Je suis le Président de la Commission européenne, le président de la dernière chance. »
Le Petit Prince avait déjà rencontré des rois, des ivrognes et des businessmen, et pourtant il n’avait jamais vu de Président de la Commission européenne.
« Et qu’écrivez-vous sur votre ordinateur ?
— J’écris des recommandations.
— Pour qui ?
— Pour les dirigeants des planètes. Je leur recommande de veiller à ramoner leurs volcans et de limiter la croissance des baobabs à 3% par an.
— Et ils obéissent ? »
Le monsieur eut un petit rire gêné.
« Non. Enfin, si, c’est arrivé, une ou deux planètes, il y a fort longtemps... Du moins, c’est ce qu’on m’a raconté.
— Mais alors, pourquoi leur faites-vous des recommandations ?
— Parce que j'ai une base légale.
— Une base navale ?
— Non, une base légale. C'est d’ailleurs ce qui me permettait jadis de produire des directives.
— Et qu’est-ce que c’est, une directive ?
— Ca sert à respecter la subsidiarité. »
Le Petit Prince resta pensif quelques instants. Il ne comprenait pas grand’chose à cette histoire de directive et de subsidiarité. « Pas étonnant qu’il vive seul sur sa planète » se dit-il.
 
Le Petit Prince reprit :
« Je ne comprends pas bien à quoi vous servez...
— Je veille à l'union toujours plus étroite entre les peuples.
— Entre les peuples ? Mais vous êtes tout seul ! » s’étonna le Petit Prince.
Le Président de la Commission baissa les yeux, regarda alentour, avant de rétorquer :
« Sache, mon petit, que pendant longtemps, nous étions vingt-huit !
— Vingt-huit quoi ?
— Vingt-huit planètes membres ! 500 millions d’habitants !
— Et maintenant ?
— Eh bien… certaines sont parties.
— Combien ?
— Eh bien… vingt-huit. Le Royaume-Uni s’en est allé, puis la Grèce a été remerciée. Et puis : référendum, élections, eurosceptiques, tout ça, tout ça. »
 
Le monsieur se tut. Il se remit à son ordinateur, prit quelques dizaines de feuilles qui venaient de sortir de l’imprimante, les agrafa, écrivit soigneusement « livre blanc » sur la page de garde, contempla pendant quelques secondes son œuvre avec un sourire de satisfaction, puis jeta le tout dans la corbeille à papier qui se trouvait à côté de son bureau. Soudain, il leva la tête, comme s’il venait de se souvenir du Petit Prince, et lui demanda :
« Voudrais-tu négocier un accord commercial avec ma planète ?
— Pourquoi ?
— Et bien, parce que j’ai un mandat…
— C'est comme une base légale, un mandat ?
— C'est ça ! C'est ça ! répondit le Président de la Commission manifestement très satisfait du Petit Prince. Tu as tout à fait compris ! Mais attention, si nous tombons d’accord, il faudra alors que tu ouvres les marchés publics de ramonage de tes volcans en activité. Et puis il faudra traiter ta fleur au glyphosate. »
 
Le Petit Prince ne répondit pas. Au bout de quelques instants, le monsieur se mit à pleurer.
« Qu’y a-t-il ? demanda le Petit Prince.
— Comme je m’ennuie sur mon astéroide UE-28 ! Et comme il est loin le temps où je faisais des directives ! Plus personne n’en veut, maintenant… »
Le Petit prince s’approcha du vieil homme qui s’était recroquevillé sur lui-même, lui mit la main sur l’épaule et lui dit d’une voix douce :
« S’il vous plaît… Drafte-moi une directive… »
Le visage du monsieur s’illumina. Immédiatement, sans plus regarder le Petit Prince, le Président de la Commission jeta des mots par paquets : « consultation publique », « livre blanc », « comité des régions ». Absorbé par son processus de décision, il se désintéressa du Petit Prince qui s'en fut, perplexe.

Les eurocrates, pensa-t-il, sont décidément très, très bizarres.

Les Grecques (feat. CS&JC.)
Bas-fonctionnaires européens
 

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